L’Europe à un tournant de son histoire et en état d’urgence ?

Le Collège de Droit de la Sorbonne a eu l’honneur de recevoir Nicolas Baverez dans le cadre d’une conférence décloisonnant des diverses thématiques essentielles aujourd’hui avec pour point commun : les menaces européennes.

Pour ceux qui n’auraient pas eu l’occasion de le lire dans les médias, une présentation s’impose d’emblée. Avocat à la Cour d’appel de Paris, ancien conseiller référendaire à la Cour des comptes, Nicolas Baverez est diplômé de l’ENS en lettres et de Sciences Po. Docteur en histoire (Université Paris 1), il fait partie de la promotion Montaigne de l’ENA. Ancien éditorialiste aux Échos et au Monde avant de rejoindre Le Figaro et Le Point, il prend également part aux réflexions de l’Institut Montaigne, de l’association des amis de Raymond Aron et du groupe Bilderberg. Cette expérience pluridisciplinaire d’excellence a donc nourri une réflexion sur les principaux enjeux auxquels se trouve confrontée l’Union européenne, aujourd’hui plus que jamais.

Son intervention a donc été introduite par un constat présenté comme une évidence. L’histoire n’est pas linéaire, elle s’articule autour de nœuds et les étudiants ont vite compris qu’une trame se noue à l’aube de cette nouvelle décennie. La cristallisation autour de la mondialisation, le mélange de forces d’intégrations et de divergences, la désintégration des valeurs et des identités sont autant de constats qui illustrent à quel point l’Europe a besoin d’un nouveau souffle face à plusieurs enjeux.

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Son intervention peut être résumée dans les termes suivants : « aujourd’hui dans ce monde qui se fragmente et réarme, où la politique sous sa forme machiavelienne revient au premier plan, il faut penser en termes de souveraineté et de sécurité ».

Une Europe confrontée à un risque économique

Nicolas Baverez a rappelé que sur le plan économique la situation n’est pas si catastrophique en apparence. Plus de 10 ans après le crac de 2008 la croissance mondiale demeure autour de 2 %, le monde est globalement en plein emploi. Pour autant, il serait peu avisé de ne pas prendre en compte les risques des cycles économiques car l’expansion économique plafonne depuis 2017 avec le cumul de la dette publique. Cette bulle est encouragée par des pratiques de la BCE telles que le quantitative easing en particulier. Par ailleurs, les sociétés se tournent progressivement vers une « démondialisation », autour de blocs régionaux qui se mettent en place. La Chine se ferme quant à elle sur elle-même avec un protectionnisme qui s’observe aussi bien aux États-Unis qu’en Chine.

Capture d’écran des chiffres de la Banque Mondiale pour 2019

La multiplication des enjeux de sécurité

Pendant longtemps, l’Europe a pensé l’État de droit et la paix perpétuelle comme une évidence et ce depuis le début des années 2000. Cependant, pour Nicolas Baverez, cette vieille dame se trouve toujours à un croisement de mondes peu apaisés et à ce titre, il n’a pas peur d’employer le terme d’« état d’urgence européen » pour caractériser la situation.  Il y a d’abord les risques du terrorisme dont nombreuses capitales européennes ont fait les frais et sont devenues récemment un enjeu du Djihad. L’État islamique s’est redéployé avec un « arc de la terreur » et la menace s’est globalisée en sortant des limites du Moyen-Orient. Dans une tribune pour le Figaro, l’essayiste exprimait un autre risque en ces termes : « notre continent n’aura pas même à être envahi militairement pour être asservi politiquement. Et ce d’autant qu’il ne peut plus compter sur les États-Unis ». Les cyberguerres sont donc une menace de plus à la sécurité européenne.

La montée des populismes et les crises politiques aux frontières

Lors de cette intervention, Nicolas Baverez a souligné la multiplication des krachs de la démocratie depuis 2016, dont les causes sont multiples tels que des problèmes d’identité ou la crainte de l’insécurité notamment. Face au modèle démocratique ou prime l’État de droit, des régimes opposés se dressent comme la « démocrature » inventée par Poutine qui fait école en Chine ou en Turquie. Dans ce régime, l’homme fort est capable de changer la Constitution afin de se maintenir au pouvoir malgré les remparts juridiques. Les leaders de ce nouveau type de régime considèrent également que leur élection accorde des prérogatives exorbitantes aussi bien sur les médias, les milieux universitaires ou encore sur la justice. Cette thèse se résume tout aussi bien dans une tirbune pour le Figaro en janvier dernier où Nicolas Baverez énonçait que les démocraties, face à l’action de plus en plus alignée et concertée des « démocratures, doivent d’urgence refonder leur unité – qui ne peut plus reposer sur le leadership défunt des Etats-Unis – et redéfinir une stratégie de long terme, en s’inspirant de celle qui leur permit de l’emporter face à l’Union soviétique en provoquant son effondrement intérieur » .

Une nécessité de réalignement vers une politique plus unie

Il faut des politiques concrètes et cohérentes entre les États pour soutenir les pays en première ligne face à la crise migratoire, en particulier à travers un meilleur mariage de raison entre la France et l’Allemagne qui pourrait à l’avenir devenir un couple ouvert. Un front uni serait également le gage de l’évitement d’un désengagement de certains pays comme le Royaume-Uni récemment. A ce titre, Nicolas Baverez estime que « le Brexit est la plus belle erreur de la politique britannique depuis la politique de l’apaisement de Chamberlain ».

Par ailleurs, une puissance unie aurait des atouts sur lesquels miser. L’Europe représente un marché de 500 millions de consommateurs en haut de gamme par rapport au monde mais doit protéger sa production à travers un meilleur système de concurrence face aux ratés des dernières décennies. L’exemple parfait serait Siemens Alstom où l’Union européenne n’a pas pris en compte les ambitions chinoises qui ont finalement racheté le constructeur. Pour atteindre ces objectifs, les États devront passer au-delà des divergences économiques. La France dispose d’atouts personnels à faire valoir économiquement, socialement et militairement. Il s’agit de la seule puissance nucléaire européenne, du seul membre du Conseil de sécurité depuis le Brexit, seule puissance capable d’aller sur le théâtre des opérations immédiatement.

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L’OTAN, un outil non négligeable

Dans un interview pour The Economist en décembre dernier, Emmanuel Macron a estimé que l’OTAN était en en état de « mort cérébrale ». Pour Nicolas Baverez, plus que jamais, il faut éviter de susciter une telle crispation allemande qui n’a pas eu d’effet positif. Par ailleurs, pour des pays qui n’ont pas d’alternative, le fait de remettre en cause de la sorte l’OTAN n’ajoute rien de productif.

Face à ces constats et des pistes de solutions pour déjouer ces défis de taille, l’auditoire est sorti de cette conférence avec des nouvelles perspectives sur cet enjeu géopolitique essentiel et la certitude de la nécessité de mettre en place une action concrètes. Le Collège de Droit remercie vivement Nicolas Baverez d’avoir donné de son précieux temps pour accorder cette conférence et lui souhaite le meilleur pour la vente de ses deux ouvrages sortis récemment, Le Monde selon Tocqueville et L’alerte Démocratique.

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