La « Mésentente cordiale » entre de Gaulle et Churchill narrée par François Kersaudy

Winston Churchill et Charles de Gaulle enfin réunis par les pouvoirs de la téléconférence ? Surtout grâce à François Kersaudy, qui, par un récit animé de surprenantes imitations, défie les lois du temps pour faire vivre aux Collégiens la relation tumultueuse qui animait le couple franco-britannique.

Docteur en histoire contemporaine, polyglotte et passionné par la Seconde Guerre mondiale, François Kersaudy étudie les accointances qui constituent la toile de fond des tensions politiques de ces hommes d’hier qui ont fait le monde d’aujourd’hui. Dans son ouvrage De Gaulle et Churchill, La Mésentente cordiale, paru en 1982, François Kersaudy s’intéresse spécialement à la relation bouillonnante qui liait ces deux hommes de caractère qui, à compter de la campagne de France en juin 1940, ont dû avancer conjointement dans un monde en guerre.

L’admiration réciproque du politicien et du militaire

Le 9 juin 1940, Charles de Gaulle, général et secrétaire d’Etat à la Guerre depuis une semaine seulement, rencontre pour la première fois le politicien endurci qu’est Winston Churchill. Auprès du Vieux lion, le militaire fait ses premiers pas dans la savane politique agitée par la furie nazie.

À ce moment, pourtant, Churchill est dans une position politique et militaire critique. Peu importe pour de Gaulle, persuadé que « La Grande-Bretagne, conduite par un tel lutteur, ne fléchirait certainement pas ». Face à de telles paroles de la part du héros d’Abbeville et de Montcornet, Churchill a de quoi rougir ! Alors, compliments après compliments, une relation particulière se noue entre les deux hommes, d’autant qu’ils partagent tous deux un patriotisme débordant, un amour de la France et une haine de la dictature. Les deux hommes s’admirent mutuellement, mais, fierté oblige, pas question de se l’avouer ! Au détour d’un couloir bruyant de la préfecture de Tours le 13 juin 1940, Churchill chuchotera au Général qu’il voit en lui « L’homme du destin ». Le Grand Charles l’a-t-il entendu ? A un interlocuteur qui lui rappellera ces mots prémonitoires,  Mon Général répondra seulement :  « Vous savez, Churchill, c’est un romantique ». Certes, mais c’est aussi un visionnaire…

Au-delà de cette sensationnelle histoire, les deux grands chefs s’allient contre l’Europe allemande, qui gagne inexorablement du terrain. Le 11 juin, à Briare, un vent d’effroi avait fait frissonner le Premier Ministre britannique devant ce tsunami défaitiste qui emportait un à un les politiciens français. Presque tous, mais pas le Général de Gaulle, qui nageait à contre-courant et n’entendait pas une seule seconde céder devant la supériorité militaire allemande. De fait, le 17 juin, avec l’arrivée au pouvoir du maréchal Pétain qui appelle à cesser le combat, de Gaulle s’exile outre-mer pour rejoindre les Alliés d’hier – avec lesquels il espère bien faire renaître une France combattante. Ce sera un tournant dans la relation des deux francophiles qui, dès lors, vont avancer côte à côte – et souvent face à face…

Pourtant, l’ancien secrétaire d’Etat en exil Charles de Gaulle ne représente plus que lui-même. Qu’à cela ne tienne ! Churchill érige le Connétable de France en véritable symbole de la résistance contre l’agresseur nazi, qu’il présente à son peuple comme un fidèle allié de l’Angleterre, avec une voix, un nom, une stature et une renommée destinée à s’imposer. Surtout que le Premier Ministre britannique sait que la reconquête de l’Europe ne sera pas une mince affaire. Il compte sur de Gaulle pour lui donner les clefs de l’Afrique Équatoriale, de l’Afrique occidentale et de l’Afrique du Nord, tremplins de la victoire future. Les deux hommes semblent soudés, ce qui a le don d’exaspérer les antigaullistes médisants. Même après les bombardements de Mers el-Kébir et l’échec de Dakar, tous deux restent stoïques, et Churchill dira aux Communes « Le comportement du Général de Gaulle n’a fait qu’accroitre la considération que nous lui portions.»

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Georges VI et Charles de Gaulle inspectant les troupes françaises et britanniques le 24 août 1940 à Aldershot, une base militaire du sud de l’Angleterre.

Une relation agitée au gré des tensions politiques : la résurgence des vieux démons dans un monde en guerre

Malgré cette communauté d’intérêts et ce partenariat exemplaire, début 1941, le paysage politique s’assombrit, laissant présager une tempête à venir. La « strong personality » de nos deux personnages n’y est pas étrangère. Ils s’épient et se fusillent du regard : Churchill et de Gaulle restent des hommes politiques qui ne perdent pas de vue leurs ambitions, comme le rappelle François Kersaudy.

Pour Churchill, de Gaulle, oui, mais à dose homéopathique ! La cohabitation des deux hommes en terre britannique a été plus compliquée que prévu. De son côté, le Général supporte mal la soumission que lui impose Churchill, qui se sert de la dépendance matérielle de son partenaire pour appuyer sa domination et s’immiscer dans les affaires internes de la France Libre. Les deux hommes s’acheminent-ils vers une rupture ? De Gaulle ne peut se le permettre, mais il rappelle sans cesse à ses compagnons : « Nous sommes trop faibles pour faire des concessions ».

De Charybde en Scylla, la Grande-Bretagne continue ses tractations secrètes avec le gouvernement de Vichy et l’atmosphère est lourde lorsque naissent des tensions au Levant, à l’été 1941. La reconquête de la Syrie et du Liban s’accompagne en effet de concessions excessives faites par les Britanniques aux Vichystes vaincus, ce qui provoque un premier psychodrame : de Gaulle prononce lors d’une interview à Brazzaville ces paroles vengeresses : « L’Angleterre a conclu avec Hitler une sorte de marché pour la durée de la guerre, dans lequel Vichy sert d’intermédiaire ». Ce véhément pamphlet passe mal en Grande-Bretagne… Résultat, entre 1941 et 1942, la relation entre le vieux lion et le Connétable de France devient très mouvementée : d’un côté, de Gaulle ordonne l’expulsion de fonctionnaires anglais des territoires africains qu’il contrôle, de l’autre, Churchill dénonce « l’anglophobie insupportable » du Général, menace de couper les vivres de la France Libre et fait « tomber en panne » les navires et les avions qui approvisionnent la Résistance française. Mais tout cela ne dure jamais bien longtemps.   

Franklin D.Roosevelt et Winston Churchill lors de la conférence de Casablanca en janvier 1943

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Puis, coup de Jarnac dans la relation des deux chefs avec l’entrée en guerre des États-Unis. Le président Roosevelt, encouragé par les diplomates vichystes et les antigaullistes exilés aux Etats-Unis, considère le Général français comme un apprenti dictateur. Par ricochet, Churchill s’éloigne du Grand Charles à mesure que l’aide des États-Unis s’avère de plus en plus nécessaire pour les Britanniques. De Gaulle, lui, peste contre Roosevelt et Churchill, ces « stratèges amateurs », et ne manque plus une occasion de reprocher au Premier Ministre britannique « sa subordination à Washington et sa duplicité », en concluant allégrement : « Le whisky amortit son sens moral ».  De représailles en contre-représailles, de rétorsions en chantages, l’imbroglio se noue entre les deux hommes. Malgré tout, n’en déplaise aux mauvaises langues américaines, le divorce entre Churchill et de Gaulle ne sera jamais prononcé. Alors que le couple franco-britannique était au bord de la rupture en mai 1942, les ministres britanniques parviennent in extremis à éviter le naufrage, en refusant catégoriquement toute rupture – et ce, avec d’autant plus d’énergie que la Résistance française vient d’annoncer son soutien inconditionnel au Général. Anthony Eden dira d’ailleurs à Churchill : « C’est vrai, vous avez fait [le Général de Gaulle] mais vous ne pouvez plus le défaire ». Et quand bien même, par qui le remplacer ? L’amiral Darlan ? Weygand ? l’amiral Muselier ? Peyrouton? le général Giraud ?  Impensable pour le francophile britannique, rien ni personne ne peut égaler le Général :  « Il n’y a que de Gaulle».

Un lien indissociable : « Va, je ne te hais point… »

A l’été 1944, les deux hommes commencent à se réconcilier, sous l’action apaisante d’« amortisseurs »  que sont Catroux, Massigli, Attlee, Eden et même le roi George VI. La relation des deux hommes est consolidée quand le 11 novembre, Churchill, venu assister aux traditionnelles cérémonies commémoratives, est follement acclamé par la foule parisienne. Nos deux personnages épilogueront l’un sur l’autre dans leurs Mémoires respectifs. Churchill écrira, à propos de son vieil ami et insupportable allié : « Un caractère épouvantable mais il était la France à lui tout seul […]. Il ressentait les épreuves [de sa patrie] comme une tragédie personnelle et il avait une aptitude remarquable à sentir la douleur ». Quant à de Gaulle, il témoignera aussi de sa reconnaissance envers le Premier Ministre britannique : « Cet exceptionnel artiste était sensible au caractère de ma dramatique entreprise […] qu’aurais-je pu faire sans le concours de Churchill ?Il me le donna tout de suite ». Revenu au pouvoir en 1958, Le Grand Charles décernera à son homologue britannique la Croix de la Libération, acte qu’il commentera plus tard : « Je savais combien Churchill aimait les médailles, alors je lui ai décerné l’Ordre de la Libération, et je l’ai fait sous l’œil vigilent de Napoléon. Comme il a pleuré, mais quel artiste ! ».

Charles de Gaulle remet à Winston Churchill la croix de la libération le 6 novembre 1958 à l’Hôtel Matignon.

Tout de même, la relation des deux grands chefs prête à sourire. Au plus fort des tensions, le sous-secrétaire d’Etat britannique Alexander Cadogan écrira dans son journal :  « Nous nous éloignons de la politique, de la diplomatie et même du bon sens, c’est du caquetage de pensionnat de jeunes filles. Roosevelt, Churchill et de Gaulle se conduisent comme des jeunes filles à l’approche de la puberté.» : CQFD.

Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’admirateurs… et les étudiants du Collège de Droit les premiers ! A l’unisson, les Collégiens remercient de tout cœur Monsieur François Kersaudy pour son récit passionné et inspirant.

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