Quand Fritz Lang s’opposait à la peine de mort : regard de juriste sur le film M le Maudit

De nos jours, lorsqu’il est question de prendre position par rapport à un sujet politique ou philosophique, les réseaux sociaux semblent être le canal privilégié. Mais il fut un temps où les choses n’étaient pas aussi simples et où, pour transmettre un message à grande échelle, il était nécessaire de passer par d’autres médias, tels que le cinéma. Cette année marquant le 90ème anniversaire de la sortie du film M le maudit (Fritz Lang, 1931, en version originale M – Eine Stadt sucht einen Mörder), la Revue du Collège revient sur l’un des premiers manifestes cinématographiques contre la peine de mort.

NDLR : Dans le cadre de l’analyse apportée par le rédacteur, cet article dévoile l’intégralité du scénario, et donc le dénouement du film M le maudit.

Fritz Lang, un réalisateur influencé par l’expressionnisme allemand

Fritz Lang est l’un des cinéastes les plus célèbres du début du vingtième siècle. Bien qu’Autrichien, ses films sont très souvent liés à l’Allemagne : beaucoup le pensent donc allemand. Docteur Mabuse, le joueur (1922), l’un de ses premiers films, est un succès et le propulse sur le devant de la scène. Plusieurs de ses œuvres s’inscrivent dans le courant de expressionnisme, célèbre en peinture pour des toiles telles que Le cri d’Edvard Munch (1893). En matière de cinéma, ce courant a principalement trouvé un écho en Allemagne. Il se caractérise par un important travail sur l’image : les décors sont parfois déformés, les personnages sont fortement maquillés, rendus menaçants par la manière dont les scènes sont éclairées. Parmi les grands films appartenant à ce courant se trouvent Le cabinet du docteur Caligari (Robert Wiene, 1920), Nosferatu le vampire (Friedrich Wilhelm Murnau, 1922), et des films de Fritz Lang donc, tels que Metropolis (1927) et M le maudit.

Fritz Lang (1890-1976), réalisateur et scénariste de M le maudit (1931)

L’innovation cinématographique et politique de l’œuvre de Fritz Lang

Mise à part cette appartenance au courant expressionniste, un élément revient souvent dans la filmographie de Lang : le caractère précurseur de ses œuvres, que ce soit sur le plan cinématographique, social ou même politique.

Cinématographiquement, d’abord. Certains de ses métrages peuvent être considérés comme à l’origine de quelques courants : tel est le cas de Metropolis, qui préfigure les films de science-fiction, mais aussi de M le maudit, précurseur des films noirs (qui se caractérisent par « des héros cyniques, une intrigue complexe, de puissants effets de lumière et une réflexion sous-jacente sur l’existentialisme »). Ce sont en général des films policiers. Bien qu’apparu après la Seconde Guerre mondiale, ce courant semble trouver en partie sa source dans M le maudit, qui a indéniablement participé à sa création. Cela témoigne du caractère novateur de l’œuvre de Lang. Et novateur, il ne l’est pas seulement par son style. Il l’est aussi par son propos.

En effet, M le maudit propose un message politique, en ce qu’il porte un regard critique sur la peine de mort. Evoquer un tel sujet dans l’Allemagne du début des années 1930, encore sous le choc de la crise de 1929 et deux ans avant l’arrivée au pouvoir d’Adolf Hitler, peut presque paraître anachronique, tant les considérations de l’époque semblent éloignées de ce genre de problématiques. Et pourtant, c’est ce que Fritz Lang semble avoir choisi de faire.

Un film au décor sombre jusqu’au cœur du tribunal

Retour sur le synopsis de M le maudit. Dans une grande ville allemande des années 1930, la population est horrifiée par les disparitions successives de plusieurs enfants, kidnappés et assassinés par un tueur en série. Face à ces événements, la police entame des rafles dans la pègre locale, dans l’espoir d’y trouver le responsable. Afin de mettre fin à ces interventions qui les dérangent dans leurs « affaires », les criminels décident eux aussi de se mettre à la recherche du psychopathe. Ils parviennent à le trouver à la suite d’une traque particulièrement oppressante.

Une fois attrapé, le tueur est traîné dans une cave dans laquelle se trouve un « tribunal » constitué de voleurs, de mendiants, de prostituées et de tous les membres de la pègre. Pour l’anecdote, Fritz Lang aurait fait appel pour cette scène à d’authentiques malfrats, dans le but de renforcer le réalisme de celle-ci. Devant ce tribunal, l’accusé est amené à se défendre. Cependant, il a beau plaider sa folie, demander à être interné au lieu d’être mis à mort, sa sentence était déjà rendue avant même son arrivée : la seule peine pour un tueur d’enfants est la mort. Mais alors que les « jurés » se jettent sur lui, la police fait irruption. Après cette scène s’ensuit une autre, beaucoup plus courte, se déroulant cette fois dans un vrai tribunal. Les juges concluent que le tueur est fou et qu’il doit être interné. Le film se termine sur un plan montrant les mères des enfants morts, pleurant  : « Cela ne nous rendra pas nos enfants ».

Un plaidoyer du septième Art contre la peine de mort

Les deux scènes maîtresses du film sont bien évidemment celles qui dépeignent, et donc comparent, les deux procès successifs. Au cours de celles-ci, Lang fait passer son message.

Celui-ci n’est pas évident à déceler au premier abord. En effet, le tueur (incarné par Peter Lorre) est un horrible personnage et son exécution peut sembler souhaitable au spectateur émotionnellement investi. Mais à y regarder de plus près, une question se pose : qui, dans le film, souhaite réellement sa mise à mort ? Pas les policiers. Même s’ils disent plusieurs fois être répugnés par les atrocités qu’il perpétue, ils souhaitent l’arrêter pour qu’il soit jugé. La population ? Non plus. Même si plusieurs scènes montrent des mères faisant preuve d’une vigilance accrue, aucune n’énonce clairement son souhait de voir l’homme tué à son tour. En revanche, la scène du procès de la cave traduit clairement la volonté de la pègre de voir le tueur éliminé. De même, bien qu’implicitement exprimé, cela semble également être le souhait des mères des victimes. Il semblerait donc que pour Fritz Lang, la mort d’une personne ne pourrait être souhaitée que par celui ou celle dont l’esprit est corrompu ou biaisé.

=> Ecouter un podcast sur Peter Lorre, acteur emblématique de M le maudit

D’un côté, les malfrats ne paraissent pas vouloir en finir avec le tueur pour une question de morale, mais plutôt parce que celui-ci les gêne et attire l’attention des autorités sur leurs propres affaires. Les mères, quant à elles, sont mues par la douleur immense qu’est celle provoquée par la perte de leur enfant. Mais tous les autres, représentant la majorité de la population, ne semblent pas lui souhaiter la peine capitale. Ils savent que ce n’est pas une solution, que le fait de tuer le tueur n’aurait pour conséquence que de les rapprocher de lui.

Ce message traduit par le scénario est également véhiculé par l’image et le montage du film. En effet, durant la scène du procès de la cave, le tueur, affublé d’un avocat ignoré, est appelé à se défendre par ses propres moyens et expose sa réalité : selon lui, il est fou et ne se contrôle pas. Dans certaines de ses apparitions à l’écran, il est filmé en plongée. L’utilisation de cet angle n’est certainement pas anodine : elle traduit la faiblesse de l’accusé qui, bien qu’érigé en monstre dans la première partie du film, n’est en réalité qu’un homme affaibli par ses pulsions. Dans cette hypothèse, la condamnation à mort ne produit aucun effet dissuasif sur celles et ceux qui souffriraient de ces mêmes déséquilibres. Pour Fritz Lang, la compréhension de la psychologie des criminels, notamment par l’internement et le suivi psychologique et psychiatrique, devrait donc être préférée à leur répression pour tenter de prévenir les dérives sur le long terme.

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Malgré son succès, le message de ce film ne sera pas entendu à son époque. En effet, il ouvre les années les plus sombres du XXème siècle. Cependant, l’Allemagne sera parmi les premières nations européenne à abolir la peine de mort en 1949 (RFA), en réaction aux horreurs perpétrées pendant la Seconde Guerre mondiale. Mais peut-on tout de même se permettre d’imaginer que M le maudit a pu avoir une quelconque influence, aussi infime soit-elle, sur cette décision ? En dehors de ces considérations politiques, M le maudit reste un incontournable du cinéma par son excellent scénario, par le jeu de ses acteurs et par le travail réalisé sur sa mise en scène.


Pour en savoir plus sur Fritz Lang et M le maudit :

Histoire du cinéma, les essentiels de National Geographic

Fritz Lang, « La nuit viennoise », Cahiers du cinéma n° 179, juin 1966

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