Fernando Pessoa : intranquille poète aux multiples facettes

Il y a 85 ans, mourait à Lisbonne un poète inclassable, intriguant, secret mais non moins resplendissant par l’immensité de son œuvre. A cette occasion, la Revue du Collège revient sur le parcours personnel, solitaire et poétique d’un homme interchangeable souhaitant être la conscience de tout, Fernando Pessoa.

Lisbonne, 30 novembre 1935. Un homme de 47 ans meurt d’une insuffisance hépatique, seul, prématurément vieilli par l’alcool. A son enterrement, peu de personnes, quelques amis, des curieux. Et pourtant, il fait également la une des journaux. Est retrouvée chez lui une grande malle noire contenant plus de 27 000 documents, écrits divers tous signés de noms différents, inachevés, remodelés, prêts à être édités. Cet homme est Fernando Pessoa, poète portugais n’ayant publié qu’un seul ouvrage, Message, en 1934 et quelques poèmes disséminés dans les journaux. Comment Fernando Pessoa est-il devenu un poète pluriel ? Cet orfèvre des mots est tout d’abord un homme fracturé et ordinaire qui deviendra plusieurs auteurs en un seul corps.

La multiplicité originelle de Pessoa

Fernando Pessoa est né à Lisbonne le 13 juin 1888. Son nom a pour signification « personne». Cela ne traduit pas l’absence de quelqu’un – qui en portugais se dit ninguém – mais une personne en tant qu’individu. D’ailleurs, persona, depuis l’Antiquité, désigne le masque à travers lequel sonne la voix d’un acteur. Curieusement, chaque hétéronyme de Pessoa, finalement, est un masque à travers lequel sonne la voix du poète.

Orphelin de père à cinq ans, il fait l’expérience du vide pour la première fois. Il commence alors à créer des personnages imaginaires, dont le chevalier de Pas avec qui il converse et qui lui raconte des histoires. Ce sera son premier « hétéronyme», sa première dissociation de lui-même. Fernando Pessoa a très peu voyagé tout au long de sa vie mais, à l’âge de huit ans, il suit sa mère et part vivre en Afrique du Sud, à Durban. Après y avoir suivi de brillantes études, il décide, à l’âge de dix-sept ans, de revenir à Lisbonne où il souhaite devenir un poète de langue anglaise de style shakespearien. Après ce voyage ainsi qu’un autre aux Açores, il ne quittera plus jamais Lisbonne et ne se dédiera plus qu’à son art et à ses aventures intérieures.

« Voyager ? Pour voyager il suffit d’exister. Je vais d’un jour à l’autre comme d’une gare à l’autre, dans le train de mon corps ou de ma destinée, penché sur les rues et les places, sur les visages et les gestes, toujours semblables toujours différents, comme, du reste, le sont les paysages. Si j’imagine, je vois. Que fais je de plus en voyageant ? Seule une extrême faiblesse de l’imagination peut justifier que l’on ait à se déplacer pour sentir. »

Fernando Pessoa , Le Livre de l’intranquillité

L’entrée de Fernando Pessoa dans le monde littéraire

De retour au Portugal, Fernando Pessoa se lie d’amitié avec Mário de Sã Carneiro avec qui il crée la revue Orpheu en 1915. Dans les années 1910, il décide d’arrêter ses études de lettres et fuit la vie universitaire. Ses débuts littéraires sont très remarqués par les intellectuels de son époque car dès 1912, il publie une série de trois articles sur la nouvelle poésie portugaise et est connu pour être un virulent critique. Il ose même se présenter comme un supra-Camões (considéré comme le plus grand écrivain portugais, auteur du poème épique Les Lusiades sur les Grandes découvertes portugaises publié en 1572), évoquant le passé glorieux de son pays et se désignant comme le nouvel écrivain majeur du début du XXème siècle.

« Ô mer salée, combien dans ton sel tu contiens De larmes versées par le Portugal ! Pour t’avoir sillonnée, combien avons-nous fait pleurer de mères, Combien d’enfants avons-nous fait prier en vain ! Combien de fiancées sans époux sont restées Pour que tu fusses nôtre, ô mer salée !« 

Fernando Pessoa, Mer portugaise, Message

Pourtant, cet homme est bien ordinaire. Il travaille toute sa vie dans un emploi à temps partiel au sein d’une entreprise d’import-export dans laquelle il rédige le courrier en anglais ou le traduit pour les clients afin de subvenir à ses besoins. Il est un homme interchangeable, en costume noir, portant un chapeau mou, la totalité de son visage couverte par ses lunettes et sa moustache, le regard vide, fuyant. Sur toutes ses photographies, il est sans expression, sans sourire, fantomatique. Sa vie est morne, simple et taciturne et tranche avec la complexité de son œuvre.

Fernando Pessoa, reconnaissable à sa classique moustache et son style sobre et inchangé

« Mon destin est peut-être, de toute éternité, d’être comptable, et la poésie ou la littérature ne sont peut-être qu’un papillon venant se poser sur mon front, et qui me rend d’autant plus ridicule que sa beauté est plus éclatante.« 

Fernando Pessoa, Le livre de l’intranquillité

L’appréhension du monde et de ses sensations par la pluralité

Avec une vie aussi morne et mélancolique, comment Fernando Pessoa est-il devenu pluriel ? Il a créé diverses esthétiques et personnages : des hétéronymes qui ont chacun un nom, une biographie, une œuvre et des ambitions littéraires qui leur sont propres. Pessoa a narré leur genèse dans une lettre au poète Adolfo Casais Monteiro le 13 janvier 1935 : « Un jour, je m’approchai d’une haute commode et, prenant une feuille de papier, je me mis à écrire, debout, comme je le fais chaque fois que je le peux. Et j’ai écrit trente et quelques poèmes d’affilée, dans une sorte d’extase dont je ne saurais définir la nature. Ce fut le jour triomphal de ma vie et je ne pourrai en connaitre d’autres comme celui-là. » Alors qu’il écrit Le Gardeur de troupeaux, explique-t-il, Pessoa sent une autre personne croître dans son corps et il lui donne le nom d’Alberto Caeiro.

C’est l’apparition des hétéronymes de Fernando Pessoa. Alors que l’usage des pseudonymes permet de cacher une identité, les hétéronymes sont autres que le poète, tout en lui étant endogènes. Ils sont autonomes, ont un nom, une biographie, une adresse, écrivent les uns sur les autres, se contredisent, débattent ensemble. Tous les lecteurs de presse savent qu’ils ne sont tous que Pessoa lui-même puisque la photo du poète leur est associée dans les journaux. Il est donc plusieurs écrivains en même temps.

Aujourd’hui, on dénombre plus de 70 hétéronymes dont le maître est Alberto Caeiro. Celui-ci décide de faire table rase des traditions poétiques symboliques et romantiques et plaide pour un retour vers la tradition antique. Ses plus célèbres disciples sont Alvaro de Campos, qui prône une poésie moderne, ancrée au XXème siècle, Ricardo Reis ainsi que Pessoa lui-même qui ose aller à son encontre et le critiquer.

L’aboutissement du poète polymorphe, Le livre de l’intranquillité

Autre particularité nous permettant de constater que Pessoa est un poète multiple et original est qu’il a aussi créé la catégorie du demi-hétéronyme, qui comprend Bernardo Soares. A son sujet, Pessoa explique qu’il n’a pas réussi à se dédoubler et à le faire totalement autre que lui. La vie de l’auteur et celle de son hétéronyme se ressemblent considérablement et l’écriture en prose, plus intimiste, l’empêche d’en faire un nouveau poète à part entière. C’est d’ailleurs cet hétéronyme qui écrit le Livre de l’intranquillité ou Livro do desassossego commencé en 1913 et rédigé jusqu’en 1920 puis repris en 1929 et publié en 1982. Etant l’une des œuvres les plus connues de Pessoa, elle est celle qui reflète le mieux son agitation nerveuse, son inquiétude et son désarroi. Le desassossego est ce mot qui désigne à la fois une intranquillité nerveuse et une véritable agitation physique. Il est souvent utilisé lorsque l’on demande à une personne de se tenir tranquille, sage – l’inquiétude en portugais étant elle traduite par preocupação.

« Le monde est à celui qui nait pour le conquérir Et non à celui qui rêve de pouvoir le conquérir, même s’il a raison. J’ai rêvé plus que Napoléon n’a conquis. J’ai serré sur mon cœur hypothétique plus d’humanités que le Christ. J’ai conçu en secret des philosophies qu’aucun Kant n’a écrites. Mais je suis, et resterai peut-être toujours, celui de la mansarde. »

Fernando Pessoa, Bureau de Tabac

Pessoa est donc un poète pluriel. Il veut être le monde, le sentir, être le plus poreux possible à l’univers qui l’entoure. Il est un trou noir, un puits sans fonds qui absorbe tout ce qui l’environne. En n’étant rien, en n’ayant aucune ambition, aucune construction intérieure, il analyse ses sensations, dévore ce qui l’entoure et veut pouvoir tout être, tout sentir, tout savoir, tout exprimer, tout imaginer. Il s’est auto-divisé pour enrichir ses dialogues intérieurs, pour entrer en contradiction avec lui-même. Son objectif est d’organiser les différentes querelles entre ses nombreux hétéronymes afin de leur donner une cohérence et qu’elles lui permettent d’avoir accès à toutes les esthétiques possibles, à tous les courants et tendances poétiques présents.

Pessoa est l’incarnation de l’homme pluriel qui se défini à travers chacun de ses mots. Il voulait pouvoir vivre tous les contraires, se créer, avoir accès à toutes ses sensations et être l’intelligence de tout en étant rien. Il l’affirme dans un de ses plus célèbres poèmes :

« Je ne suis rien
Jamais je ne serai rien.
Je ne puis vouloir être rien.
Cela dit, je porte en moi tous les rêves du monde. »

Fernando Pessoa, « Bureau de Tabac ».

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