Croire en la grandeur de l’aventure humaine, plongée dans la vie de Joseph Kessel en compagnie de son ami Hubert Bouccara.

Ses épaules et son dos, légèrement arqués, semblaient avoir ployé sous le fardeau des ans. Les mains jointes, l’orateur nous attendait, patiemment, assis derrière la chaire. Un sourire espiègle illuminait son visage effilé. A travers cette silhouette rassurante, nous reconnaissions un de ces anciens, dont les récits façonnent les rêves d’enfants. Et c’est bien un veilleur, un témoin venu transmettre l’extraordinaire histoire de ses années auprès de Joseph Kessel, que les collégiens ont eu l’honneur d’accueillir. Ce conteur s’appelle Hubert Bouccara.

Hubert Bouccara nous replonge dans ses souvenirs de jeunesse. Ils débutent alors qu’il n’est encore qu’un écolier, pas tout à fait ordinaire. Nous voici projetés au début des années 60, devant l’étal surchargé d’un libraire au coeur d’un marché couvert. Accompagnant alors sa mère, Hubert Bouccara se voit proposer d’acheter un livre. Indécis, son regard est finalement attiré par la couverture d’un roman sobrement intitulé L’Équipage. Le jeune Hubert Bouccara se laisse emporter par le récit de la vie de ces pilotes engagés au sein de l’escadrille 39, une des premières formations militaires aériennes, jetée au milieu du plus grand conflit que l’humanité ait alors connu. Son auteur s’appelle Joseph Kessel. Ce style, cette façon d’écrire et de décrire, de romancer le réel est pour Bouccara une révélation. Il se met à dévorer l’œuvre de Joseph Kessel, déjà forte de près de 80 ouvrages à cette époque.

La lecture l’a saisi et ne le relâchera plus. Bouccara se presse chez les libraires, chez les bouquinistes des quais de Seine, constitue et étoffe sa collection naissante. Il devient « accro » à ses personnages, comme à celui qui, à travers ses œuvres, de romancier comme de journaliste, l’emmène dans ses voyages à travers les époques, les conflits et les mondes.

Hubert voudrait tellement le rencontrer. Mais comment ? C’est par la plume qu’il décide de s’approcher de son auteur. Sur de grands cahiers d’écoliers, il se met à détailler l’œuvre qu’il a lue. Du haut de ses 16 ans, il réalise sa première critique littéraire. Les pages filent, rapidement recouvertes des impressions de Bouccara sur les différents écrits de Kessel. A la fin de cette longue besogne, sur la dernière page du dernier cahier, il écrit sa demande : le rencontrer, et laisse son nom et un numéro de téléphone.

Paris est alors en pleine effervescence. Nous sommes en mai 1968, étudiants, CRS et grévistes de tout poil battent le pavé. Pour ne pas risquer de voir sa précieuse production perdue par la Poste, il se rend lui-même à l’Académie désertée afin d’y déposer ses cahiers. L’appariteur l’arrête, lui demande ce qu’il vient fouiner ici puis, étonné de cette juvénile et innocente audace, lui promet de remettre le paquet à Monsieur Kessel. Quelques semaines plus tard, le téléphone sonne au domicile familial des Bouccara. C’est Kessel. Celui-ci se demande s’il a à faire à un journaliste, à un historien. Il ne s’attend pas à ce qu’il s’agisse d’un lycéen : « Ah bien celle-là, on me l’avait jamais faite ! », s’étonne-t-il. Un rendez-vous est fixé devant l’Académie.

C’est le début d’une aventure qui va amener Hubert Bouccara au bout du monde, dans un autre monde ; le début d’une amitié unique et singulière entre un jeune adolescent et celui qui est son aîné de plus de cinquante printemps.

L’histoire de cette rencontre et des années où « Jeff » et Hubert se côtoyèrent n’est pas le simple récit d’une amitié. C’est une invitation à la lecture, au voyage, à l’inconnu, au courage et par-dessus tout à la simplicité. C’est aussi le témoignage d’une époque révolue mais dont l’antienne reste inchangé : la fidélité à ses rêves de jeunesse.

Hubert Bouccara raconte Joseph Kessel. Ce dernier est avant tout le romancier de l’âme humaine. Ses oeuvres, sous couverts de romans, sont le reflet de ses expériences, de ses découvertes et du contact avec l’autre. Il montre, il donne à voir sans jamais travestir la vérité. Ainsi, L’Armée des ombres met en scène ces résistants, hommes et femmes ordinaires, qui, loin d’être les héros de notre imaginaire collectif, se retrouvent, passagers de l’Histoire, victimes de la peur, de la solitude, de la trahison, des sentiments les plus vils côtoyant les plus nobles.

Le portrait, sans fards et sans artifices, de l’âme humaine qui se forme sous la plume de Joseph Kessel dissimule aussi un hymne à l’amitié. Hubert Bouccara en est l’illustration même. Aux côtés de Joseph Kessel, il parcourra le monde, de New-York au Pérou en passant par des contrées reculées d’Asie centrale. Joseph Kessel l’intégra dans son groupe d’amis et partagea tout un art de vivre. Le récit nous fait croiser Georges Brassens, Lino Ventura et son appétit féroce, Jean Gabin, Antoine Blondin, Georges Simenon et les Russes, notamment Romain Gary, Pierre Lazareff ou Marc Chagall. La vie dans l’entourage de Joseph Kessel c’est une table entourée d’amis sincères, des bouteilles vidées dans la bonne humeur et des « Gauloises » fumées presque sans discontinuer, entre rires et confidences. Le bon vin et les rires sont le ciment des amitiés éternelles, dirait-il sans doute. Une simplicité touchante lorsque l’on sait que la table en question rassemblait des grandes figures du monde des arts, des lettres et du journalisme. Leur évocation nous projette dans une époque presque grivoise, ou plus poliment rabelaisienne. Comment cependant ne pas envier un coup de fourchette si rapide et d’une intemporalité toute française.

Cette camaraderie dont Bouccara fut le témoin est celle de L’Équipage, retraçant l’histoire d’aviateurs français ballotés dans le ciel embrasé de la Première guerre mondiale. Kessel, qui fut lui-même de la partie, y peint la noblesse et la tragédie d’amitiés, de vies suspendues à un fil.

Kessel nous apprend ainsi que l’essentiel est fait de peu. M. Bouccara se présente à nous comme le relais de cette ode aux choses simples et vraies. À 19 ans, il s’embarque pour New York et s’en va parcourir l’Amérique pendant plus d’un an et demi, s’embauchant ici et là pour gagner les trois sous lui permettant de poursuivre son chemin. À eux deux, Kessel et Bouccara nous rappellent ainsi que le bonheur se cache dans la simplicité. C’est cette simplicité même qui a fait naitre l’amitié entre les hommes. À la question de savoir ce que lui voulait Bouccara, ce dernier répondit sobrement : « Parler, parler de la vie, de vos livres de ceux des autres… ». C’est peut-être aussi cela vivre : comprendre qu’il suffit peu de choses pour être heureux.

Les livres font assurément partie de ce peu de choses. Quelques mots à peine suffisent à transporter un lecteur. Le voyage occupant une place toute particulière dans la vie du globe-trotter et académicien que fut Kessel, on résumerait volontiers cette dualité en disant que le monde est un livre et que ceux qui ne voyagent pas n’en lisent que la première page. C’est en ayant soif de découvrir qu’on apprend au mieux de l’école de la vie. On comprend pourquoi son amitié avec Kessel poussa rapidement Hubert Bouccara à sauter dans l’inconnu pour sillonner le globe.

Plus encore qu’un ami, Joseph Kessel fut ainsi un mentor. Grâce à lui, Hubert Bouccara découvre la littérature, voyage, côtoie le monde. Cette relation est mutuelle. Le jeune et le vieil homme conversent, s’interrogent, se répondent inlassablement. Ils nous apprennent ainsi que malgré l’âge qui sépare il est possible de s’apporter réciproquement et de lier amitié.

Mais partir loin, voyager, suppose une qualité particulière : celle d’oser. Sans les cahiers d’un écolier, sans la curiosité d’aller à la rencontre d’un enfant étrangement doué, l’aventure que nous venons de relater n’aurait pas existé. C’est sans doute aussi cela la morale de l’histoire ; l’aventure se saisit ; elle est une porte qu’il faut avoir l’audace de pousser.

De ces maximes éparses et savamment distillées nous retiendrons que de toutes les vertus, la plus nécessaire, parce qu’elle est la motrice de toutes les autres parait être le courage, les courages et surtout celui dont on ne parle pas et qui consiste à être fidèle à ses rêves de jeunesse. Et pratiquer ce courage, ces courages, c’est peut-être cela, nous souffle Hubert Bouccara, l’Honneur de vivre.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

Hours © ACDS | collegededroitsorbonne.com/mentions-legales

En savoir plus sur Collège de Droit de la Sorbonne

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture

search previous next tag category expand menu location phone mail time cart zoom edit close