« Tant que la lecture est pour nous l’initiatrice dont les clefs magiques nous ouvrent la porte des demeures où nous n’aurions pas su pénétrer, son rôle dans notre vie est salutaire. »
(Marcel PROUST).
Lors de la conférence qui s’est tenue le 28 janvier 2025 en Sorbonne, les étudiants du Collège de Droit ont eu l’occasion de pousser l’une de ces portes : celle des relations humaines telles qu’elles peuvent être dépeintes lors d’une instance de divorce, vue par le miroir du roman.
Pour la première fois, le Collège de Droit de la Sorbonne accueillait en effet une romancière, Éliette ABECASSIS, pour un échange avec Madame la Professeure Marie-Anne FRISON-ROCHE au sujet du roman Divorce à la française paru en 2024.
De cette rencontre entre la littérature et le droit, l’on peut tirer une leçon : la fiction éclaire le réel.
Ainsi Éliette ABECASSIS, écrivaine, diplômée de l’École Normale Supérieure, explore-t-elle dans ses romans les tensions et la complexité des relations humaines. Dans Divorce à la française, elle livre avec force le portrait de la déliquescence de ces relations telles que les révèle et les exacerbe un procès. Au fil des pages, se dévoile l’enchevêtrement d’actes de procédure : témoignages, plaidoiries… mais aussi d’actions humaines : interventions des enfants, trahisons et manipulations.
L’écrivaine s’est immergée dans la matière juridique, révélant ainsi l’étonnante proximité entre droit et littérature. Là où la justice traque la réalité factuelle, la littérature s’attache à une vérité plus profonde, celle des âmes et des émotions. Elle embrasse l’humain dans ses contradictions et sa complexité. Éliette ABECASSIS rappelle les mots d’Émile ZOLA : « La vérité et la Justice sont souveraines car elles seules assurent la grandeur des nations ».
Cette quête de vérité est au cœur de Divorce à la française. Le roman est un véritable dossier judiciaire, où chaque personnage apporte sa version des faits. Les témoignages se superposent, se contredisent, plongeant le lecteur dans un abysse d’incertitudes. Souvent, il lui est difficile de suivre ce chœur discordant. Dans ce théâtre judiciaire, le juge n’est autre que le lecteur lui-même, invité à démêler le vrai du faux.
Cet ouvrage est avant tout le fruit d’un dialogue entre Éliette ABECASSIS et la Professeure de droit Marie-Anne FRISON-ROCHE.
Celle-ci a insufflé à l’auteur une passion pour le droit et ses mécanismes. Major de l’agrégation de droit privé et sciences criminelles, Professeure des Universités, spécialiste de droit de la régulation et de la compliance, Madame Marie-Anne FRISON-ROCHE est également spécialiste de droit processuel. En effet, elle fait sa thèse en 1988 sur « Le principe du contradictoire ». Par son éclairage, le roman Divorce à la française trouve une coloration juridique originale et bienvenue.
Ce qui unit le droit et le roman est le regard porté sur la procédure. Au cœur de ce dialogue entre les intervenantes se trouve une évidence : droit et littérature sont des miroirs où se reflète la quête d’une vérité, mouvante et plurielle, mais toujours essentielle.
En quoi le contradictoire fait-il partie de la recherche de la vérité dans le droit ?
MAFR :
Assez souvent la vérité importe peu aux parties. Les parties veulent davantage gagner, ce qui signifie pour elles que l’autre perde. Pour cela, elles conçoivent que tous les moyens soient disponibles et il leur est naturel de dire du mal de l’autre et du bien d’elles-mêmes. De ce fait, l’on peut s’interroger sur la forme du contradictoire en ce que ce principe est rattaché à l’émergence de la vérité. A ce titre l’oralité et l’écrit jouent chacun leur part et l’une des prouesses de ce roman, un écrit donc, est de faire tant parler les personnages, le livre s’ouvrant sur un discours si éloquent du mari. Cela traduit bien ce qu’est un procès.
Les droits de la défense sont comme le contradictoire placés au cœur du procès. Toutefois, ils peuvent s’opposer à cette recherche de vérité. En effet, les parties peuvent d’une part, opposer leur droit de se taire ce qui empêche le débat de s’enrichir et d’autre part se prévaloir du droit de mentir ce qui empêche de faire jaillir la vérité. Cela tient à la nature même des droits de la défense, qui n’est pas d’aider le juge mais d’aider la personne qui est en risque face à la perspective d’une décision à venir. C’est pourquoi l’Etat de Droit offre au défendeur la meilleure position possible face à cela, comme de prendre la parole en dernier dans la procédure d’assises ou de mentir. Corrélativement, l’avocat est tenu au secret professionnel afin que les personnes soient protégées dans leur dialogue avec lui, qu’elles soient innocentes ou coupables.
Le principe du contradictoire se distingue de ces droits de la défense, car il est quant à lui au bénéfice du juge et non seulement des parties. Selon ce principe, le juge doit écouter l’une et l’autre des parties. Chacun de ces récits s’enrichit des preuves que les parties vont apporter au juge. Celui-ci va observer la façon dont ces récits multiples vont s’entrechoquer dans le débat, ce qui lui permettra de mieux détecter le vrai du faux. Ainsi, il est essentiel que chacune des parties s’exprime. C’est pourquoi s’il existe des procédures sans contradicteur, par exemple la procédure gracieuse d’adoption, alors c’est le procureur qui endosse le rôle afin qu’un débat vienne éclairer le juge.
Il faut pourtant ne pas avoir de » passion de la vérité », celle-ci n’étant pas toujours synonyme d’un jugement éclairé, a fortiori pour les procès ayant pour objet la famille au sein de laquelle la vérité n’est pas toujours ce qui gouverne les rapports entre les personnes. Comme l’affirmait Jean CARBONNIER, « A chaque famille son droit. », chaque famille modèle son principe de fonctionnement.
EA :
L’ouvrage Divorce à la française illustre une véritable rencontre de l’intime et de l’universel. C’est une vraie fiction, non pas un témoignage, même si je me suis appuyée sur des témoignages ainsi que sur mon expérience personnelle du divorce. J’ai aussi mené une enquête psychologique et sociologique aux côtés de personnes divorcées, d’avocats et d’enfants. J’ai découvert à quel point le contradictoire est au cœur de la justice.
La perfection de la justice est-elle inatteignable ?
EA :
J’ai voulu écrire la difficulté de juger, car dans un divorce ou dans tout procès, on est prisonnier du récit de chacun. Chacun construit sa version de l’histoire, et il est difficile de décider laquelle est vraie, la plus vraie, la moins fausse.
La justice est aveugle, non pas seulement au sens d’impartiale, mais au sens de la difficulté d’y voir clair dans les récits contradictoires. Alors, comment rendre la justice ? Tel est le problème auquel est confronté le lecteur.
Comme le dit Paul RICOEUR, dans son ouvrage Le juste : « la justice est une tâche inquiète de son propre sens, bien plus qu’une institution sûre de ces procédures ; une tâche incertaine, donc, visant l’autonomie sur l’horizon d’une vulnérabilité humaine qui demeure sa condition. »
Il y a un idéal de la justice et il faut tendre vers cet idéal en mettant en évidence les dysfonctionnements et les problèmes pour l’améliorer sans cesse.
Concernant le divorce, je suis contre la mode de la garde alternée, qui arrange sans doute bien les parents, mais perturbe gravement les enfants, en en faisant des paquets qu’on se distribue en deux parts bien égales, pour que personne ne soit lésé. Les enfants ne sont pas des choses qu’on se partage comme un patrimoine.
Ensuite, il faudrait davantage protéger les femmes dans le cadre des violences conjugales. Je suis effarée du nombre de féminicides dans le divorce. Comme si certains hommes ne supportaient pas d’être quittés, après s’être rendus insupportables. Ce n’est certes pas à la JAF (juge aux affaires familiales) de protéger les femmes contre la violence de leur ex ou futur ex-mari, puisqu’elle doit statuer en fonction de l’intérêt supérieur de l’enfant, mais je pense qu’il faudrait idéalement pouvoir protéger les mères qui, après avoir subi la violence de leur mari, se trouvent confrontées à celle de leur ex-époux qui se sert des enfants pour leur nuire. Le cadre juridique devrait pouvoir les protéger davantage.
MAFR :
La justice est la vertu qui comprend toutes les autres, c’est en cela qu’on peut la qualifier d’ « obligation impossible« . Même si être absolument juste n’est pas possible, nous ne sommes pas ni définitivement coupables ni définitivement défaillants. En effet, l’enjeu n’est pas d’être dans le point étroit et unique de l’absolue justice mais de réduire l’intensité des injustices du monde. Ainsi est juste celui ou celle qui réduit, à la marge donc, la part des injustices. Il est donc à la portée de tous d’être juste, qui que l’on soit et quelle que soit la situation. Le pédopsychiatre Serge LEBOVICI dans sa contribution « c’est pas juste » à l’ouvrage La Justice. L’obligation impossible de William BARANES et de moi-même rappelait que l’enfant a très jeune l’expérience de l’injustice, pouvant donc être juste très jeune.
Tout au long de la procédure judiciaire, cette volonté de rendre le monde plus juste est portée par le juge aux affaires familiales. Celui-ci doit trancher des questions de sociétés essentielles par la prise en compte d’une multiplicité de points de vue. La résidence alternée en est une illustration : est-ce l’intérêt supérieur de l’enfant ou des parents qui est premier ? A la multiplicité des points de vue, s’ajoute une fragmentation de la cohésion sociale exprimée par les violences économiques et conjugales.
À l’avenir, l’intelligence artificielle pourra-t-elle jouer un plus grand rôle dans les procédures de divorce ?
EA :
Dans Divorce à la Française, le lecteur n’est pas un simple spectateur. Dans ce livre, je l’invite à jouer un rôle inédit pour un lecteur : celui de juge aux affaires familiales, puisque chaque personnage s’adresse à la juge, et le lecteur est mis en position de juge. Témoignages dissonants, plaidoiries poignantes : à chaque page, il se forge un peu plus son intime conviction.
Au cœur du récit est le conflit, à travers des sujets brûlants, propices au débat, tels que la garde alternée trop systématiquement accordée, les conséquences du divorce sur les enfants, et plus largement la multiplicité des points de vue dans une société qui tend à l’uniformisation.
Ce roman brosse un portrait de la fragilité des liens dans notre monde moderne dans lequel les relations sont, comme l’évoque Zygmunt BAUMANN, de plus en plus marquées par le conflit.
À la lecture, une évidence s’impose : le divorce est une réalité humaine et quotidienne et par conséquent, il est difficile de juger. Pourtant, dans un monde où l’intelligence artificielle connait un essor remarquable, certains envisagent déjà son intégration dans la prise de décisions judiciaires. Pourrait-elle réellement trancher ce qui relève profondément de l’humain ?
MAFR :
Oui, le divorce est une affaire essentiellement humaine. L’on pourrait en déduire que toute intervention d’un algorithme pour la régler serait inappropriée. Mais ce serait ignorer la réalité pratique. Une procédure de divorce intègre aussi gestion des pièces, fixation du calendrier, échange de conclusions, calcul de la prestation compensatoire… autant d’aspects qui peuvent être systématisés par les outils algorithmiques.
En outre, le temps joue un rôle essentiel dans les affaires familiales. Par sa durée, la procédure, en laissant aux parties le temps de la réflexion, permet parfois d’apaiser les tensions. Mais l’on sait que la justice pèche surtout par des délais excessifs ; les algorithmes sont alors un outil d’amélioration qu’il convient d’utiliser pour améliorer cette situation.
Enfin, l’algorithme est un outil efficace dans les contentieux de masse, dont le divorce relève. Ce que l’on qualifie d’« intelligence artificielle » repose sur les similarités et beaucoup de cas de divorce se ressemblent. L’algorithme peut alors permettre au juge, être humain, de consacrer ses forces soit aux cas plus singuliers soit à la partie proprement humaine et singulière de chacun des cas autrement similaires.
De cette conférence, les Collégiens retiendront que juger n’est pas chose aisée lorsque les liens humains sont en jeu. Là où la justice tente d’établir des faits, la littérature explore les méandres de l’âme et des émotions. Divorce à la française en est une parfaite démonstration, interpellant le lecteur et le plaçant face à ses propres jugements. Au risque d’être finalement surpris par le dénouement de l’histoire.
