Fabienne Siredey-Garnier : « J’ai à cœur de faire comprendre comment ce métier marche et combien il est difficile de rendre la justice »

La revue du Collège de Droit propose le dixième et dernier numéro de sa série d’été consacrée à des acteurs inspirants du monde juridique français. Cette série a pour vocation de faire découvrir des trajectoires de vie passionnants à tous types de lecteurs, juristes ou non. Cette semaine, Fabienne Siredey-Garnier s’est prêtée à l’exercice : retour sur le parcours d’une magistrate au parcours pluriel.

Comment est arrivé le droit dans votre vie ? 

« Le droit est arrivé dans ma vie vraiment par hasard. J’ai passé un bac littéraire, étudié en hypokhâgne puis en khâgne. En parallèle j’ai suivi des études d’histoire afin de devenir professeur. Par la suite, j’ai eu une vraie crise de vocation. Je ne me voyais plus faire ce métier, même si j’adore donner des cours aujourd’hui. J’ai donc pris une année sabbatique pour réfléchir un peu à ce que je voulais faire de ma vie. J’ai alors beaucoup fréquenté les salles des ventes aux enchères. Je me suis dit que commissaire-priseur était un beau métier. Comme il faut avoir un diplôme juridique pour entrer dans la profession, je me suis inscrite en faculté de droit. J’ai obtenu une équivalence en deuxième année, et cette matière m’a, je dois dire à ma grande surprise, finalement passionnée. J’ai abandonné l’idée d’être commissaire-priseur, m’étant aperçue que cela nécessitait un certain sens des affaires, réalité du métier qui ne me correspondait pas davantage, voire même moins qu’être professeur. Arrivée en maîtrise, là encore, comme souvent  dans ma vie, tout a été une succession de hasards et de rencontres, j’ai eu un cours de droit fiscal enseigné par un très bon professeur qui m’a beaucoup intéressé. C’est lui qui m’a suggéré de passer un concours de la fonction publique. Je me rappelle encore sa phrase prémonitoire : « allez passer le concours des impôts, vous n’avez rien à perdre et vous allez voir que ça vous ouvrira beaucoup de portes ». J’avoue que j’y suis allée les mains dans les poches mais je l’ai eu. »

Vous êtes passée par l’École nationale des impôts en 1985, quels souvenirs gardez-vous de ces années ? 

« Là encore, mon parcours n’est pas linéaire, contrairement à certains  qui veulent, par exemple, devenir médecin depuis l’enfance. Je n’avais nulle vocation à devenir inspecteur des impôts. Je dois dire que  L’École nationale des impôts m’a cependant beaucoup plu et offre une formation aussi professionnelle qu’efficace. »

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Entre 1992 et 1999, vous avez été expert économique et financier auprès de la Direction des Affaires Civiles et du Sceau. En quoi consistait précisément cette mission et comment cette occasion s’est présentée à vous ? 

« Grâce à mon classement à la sortie, j’ai eu l’occasion d’avoir un poste en administration centrale au ministère tout de suite après mon stage. J’ai été affectée dans un bureau collaborant étroitement avec le ministère de la justice, et plus précisément la Direction des affaires civiles et du Sceau. Nous avions en effet des dossiers communs et j’ai un jour reçu un coup de fil de cette Direction qui m’a demandé si être détachée chez eux m’intéresserait. Je suis donc partie travailler dans cette direction. Je devais m’occuper des professions juridiques et judiciaires. Plus globalement, venant de Bercy, j’étais supposée avoir une compétence économico-financière que les magistrats « pur sucre » n’avaient pas nécessairement. J’ai donc prêté mon concours à différents services. À l’époque, mes amis magistrats à la Chancellerie me parlent de leur profession ; je n’y avais pas pensé du tout. Les écoutant je me suis  juste dit que cela devait être un métier formidable. L’idée commence alors à cheminer. »

En 2000, vous avez été nommée expert national détaché au Service Juridique de la Commission européenne, au sein de l’équipe droit de la concurrence. Comment avez-vous appréhendé cette expérience européenne ? 

« Là encore le jeu du  hasard. J’ai été désignée pour seconder Henri Nallet, parlementaire à l’époque, qui avait été chargé d’une mission, sur ce qu’on appelait les « Big Five ». Il s’agissait des conflits entre les grands cabinets d’audit et les professionnels du droit, chacun essayant de récupérer le marché de l’autre, suscitant ce qu’on a appelé « la guerre du chiffre et du droit ». J’étais en binôme avec une personne de Bercy qui m’a demandé si travailler au sein du service juridique de la commission à Bruxelles m’intéresserait. Je ne savais même pas que cela existait, je ne voyais pas non plus les chances que j’avais mais j’ai postulé et j’ai été prise !

Le service juridique de la Commission est l’un des postes les plus fabuleux que j’ai pu avoir hors magistrature. C’est là-bas que vont les majors des concours de recrutement de Bruxelles. C’est en quelque sorte à la fois le Conseil d’État et l’avocat de la Commission puisqu’il doit donner son  avis pour toutes les décisions de la Commission et ils la représentent devant les juridictions européennes à Luxembourg. Je me suis retrouvée dans une équipe « droit de la concurrence » où je collaborais avec des italiens, des espagnols, des allemands, des anglais… Je recommande cette expérience très internationale à tout le monde. » 

Entre 2003 et 2005, vous avez été à la fois au siège et au parquet, pourquoi vous êtes-vous tournée vers le pénal en particulier ?

« Après mon passage à la Commission, j’ai bâti mon dossier d’intégration hors concours pour rentrer dans la magistrature. Cette procédure est lourde mais le jeu en vaut la chandelle. Je suis entrée dans la magistrature après un stage probatoire et un stage spécialisé. J’ai été affectée au parquet d’Évreux en tant que substitut et j’ai immédiatement compris que je voulais m’orienter vers des fonctions plutôt pénales que civiles. J’aime l’audience, l’interaction et le contact humain et je trouvais que c’était dans le pénal que je m’exprimerai le mieux. C’est un travail intense, épuisant, physiquement, intellectuellement et émotionnellement, et mes collègues, même bien plus jeunes, finissaient tout aussi exsangues après une semaine de permanence non-stop jour et nuit. Je crois que j’ai rarement autant travaillé. »

Vous avez été au siège à Bobigny. Comment avez-vous vécu ce passage dans une juridiction si différente d’Évreux ?

« Un des bonheurs de la magistrature réside dans le fait qu’une palette infinie de métiers est ouverte. J’ai demandé à aller au siège et j’ai été affectée à Bobigny. Comme beaucoup de magistrats, vous vous prenez alors le monde entier dans la figure, la misère intellectuelle, sociale et affective. De surcroît je suis arrivée en 2005, au moment des émeutes et j’ai donc travaillé jour et nuits pendant des semaines entières mais je ne regrette absolument rien. Je trouve que presque tout magistrat pénaliste doit passer par là. À Bobigny j’ai d’abord été assesseur de chambre correctionnelle et puis on m’a progressivement confié des présidences de chambres. J’ai fait beaucoup de stup’ et de criminalité organisée. Nous étions confrontés aux trafics de cité mais aussi à celui mené par les internationaux qui arrivent à Roissy et qui transportent de la cocaïne incorporée ou dans des valises. Il y avait donc le monde entier et la misère mondiale entière dans ce tribunal. Je reçois encore un coup de fil de l’Autorité, à l’époque Conseil de la concurrence, qui compte tenu de mon expérience à Bruxelles, en droit de la concurrence, me propose de travailler pour eux. J’avais goûté du terrain et j’ai accepté de m’orienter vers quelque chose d’un peu plus calme dans un univers plus feutré. J’ai donc été rapporteur à l’Autorité de la concurrence ce qui était le jour et la nuit par rapport à Bobigny, en termes de conditions de travail, de public et de dossier. J’y passe deux ans et puis l’envie me prend de retourner en juridiction. »

Fabienne Siredey-Garnier et les membres de l'autorité de la concurrence.
Les membres permanents de l’Autorité de la concurrence. De gauche à droite : Fabienne Siredey-Garnier, Henri Piffaut, Isabelle de Silva, Emmanuel Combe et Irène Luc.

Entre 2009 et 2018 vous avez été successivement vice-présidente du Tribunal judiciaire de Nanterre et de Paris (anciennement TGI). Comment avez-vous appréhendé cette prise de fonction et cette lourde responsabilité ?

« Je suis donc retournée à Nanterre où j’ai présidé des chambres correctionnelles, en particulier en criminalité organisée. J’ai lu des milliers de pages d’écoutes, jugé des dizaines de trafics en tout genre, et ce genre de travail ne peut, là encore,  que vous faire découvrir des univers dont vous pouvez être éloigné. J’ai une grande curiosité, je crois que c’est ça qui me caractérise essentiellement. Puis, je me suis vu confier une chambre qui faisait à la fois du droit pénal économico-financier et du droit de la presse qui est une matière que je n’avais jamais pratiquée jusqu’à présent et que j’ai adorée. »

Vous avez passé plusieurs années à la 17e chambre (délits de presse) que vous avez présidée. Qu’est-ce que cette expérience vous a apporté ? 

« Ma première audience était le 7 janvier 2015, jour de l’attentat contre Charlie. Le symbole est fort… Ces années ont été une période passionnante avec les problématiques liées à la liberté d’expression, l’expansion des réseaux sociaux qui commençaient à véritablement inonder la chambre, de grands débats sur la montée de l’islamisme, sur l’antisémitisme. Si je devais classer les postes que j’ai occupés, si tant est  que cet exercice ne soit pas artificiel, je crois que celui-ci serait sans nul doute dans le  trio de tête. J’ai eu de très beaux procès et de très belles affaires. Les audiences sont difficiles à tenir car elles suscitent une violence et une haine qu’on ne peut pas imaginer. Par exemple, un individu poursuivi pour antisémitisme  aura ses partisans massés d’un côté de la salle et les associations et leurs membres seront de l’autre côté, donc l’audience est en ébullition et il faut sans arrêt veiller, recadrer le débat, de manière à faire retomber la tension. Néanmoins, il ne faut pas non plus, à mon avis,  ne faire que cela  , vous risquez de ne plus voir la société que par ce prisme .Quand vous entendez un négationniste ou un raciste tout l’après-midi, vous avez physiquement l’envie de vous laver en sortant. J’ai été plus marquée par certaines affaires de presse que par des affaires sanglantes et sordides dont j’arrivais plus bizarrement à me détacher. »

Dans une tribune pour la gazette du palais vous disiez que « Comme tous les professionnels confrontés au « paquet d’horreurs » pour reprendre les termes de Cécile Simon, nous pouvons et nous devons évidemment faire preuve de distance, de maîtrise et de recul, bref, de la « froideur » indispensables à l’exercice de telles fonctions ». Comment apprendre à se distancier ?

« Cécile Simon est une femme avec une humanité et une autorité naturelle extraordinaires. Pour revenir à votre question, j’ai eu l’occasion d’assister et puis de prendre des audiences de juge aux affaires familiales, je dirais presque qu’elles m’ont plus marquée que certaines affaires pénales. La violence n’est pas toujours là où on l’attend. Un couple qui se déchire avec les enfants au milieu peut laisser en vous une marque plus indélébile qu’une audience pénale. Pourquoi ? Quelque part, parce que l’on s’identifie plus. Si j’arrive à prendre de la distance, quitte à paraître froide un peu facilement, c’est parce que je m’identifie moins. Au bout de quelques années en juridiction, vous pouvez voir le mal partout dans une forme de méfiance mêlée au cynisme mais c’est peut-être ça qui vous protège. Je n’ai pas le souvenir, ainsi, que  des affaires pénales, aussi dures soient-elles,  m’aient empêchée de dormir. Je pense que cette armure, vous la portez en vous. Cela vient d’une expérience personnelle, d’une résilience particulière. Je crois que c’est assez inné. »

Vous avez participé au documentaire de Robert Salis intitulé Rendre la Justice. pourquoi avoir accepté de partager votre conception de la justice en tant que magistrat ? Était-ce important pour vous à l’heure où les juges ont parfois mauvaise presse ? 

« C’est très important pour moi car je trouve que c’est un métier très méconnu avec beaucoup d’idées reçues. Je veux et j’ai à cœur de faire comprendre comment ce métier marche et combien il est difficile de rendre la justice. J’ai une obsession : que les citoyens participent, à tous les sens du terme, à la justice. Plus les gens peuvent hésiter au moment où ce sont eux qui doivent prendre la décision, plus ils sont susceptibles de revenir sur leurs préjugés et leurs incompréhensions. »

Avez-vous des causes qui vous animent ?

« Je suis une « droit de l’hommiste acharnée », terme à la fois éloquent,  un peu réducteur et hélas quelque peu péjoratif pour certains. Pour donner un exemple concret, je ne suis pas de ceux qui considèrent que l’emprisonnement soit la seule réponse à la délinquance… Mais bien sûr, cela ne se limite pas à cela.  Je n’ai toutefois jamais voulu m’engager en politique ou syndicalement parce que je considère -cela n’engage que moi !- qu’un juge ne doit pas faire état publiquement de ses convictions. » 

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Quel conseil auriez-vous aimé recevoir en commençant vos études ?

« Il faut être méthodique, curieux et s’ouvrir à tout. On est meilleur en droit, selon moi, quand on ne se focalise pas uniquement sur la technique juridique, même si celle-ci est naturellement indispensable ! »

Avez-vous une devise ?

« Mes deux axes de conduite en tant que magistrat sont passion et humilité. »

 

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