La maxime res mobilis res vilis n’a probablement jamais été vraie : il y a très certainement aussi une fortune mobilière. C’est précisément ce que Stéphane CLAVREUIL, libraire de livres anciens, est venu partager aux étudiants du Collège de Droit de la Sorbonne.
La première librairie de la famille CLAVREUIL, symbole de passion littéraire, s’est établie en 1901 rue de Rennes, avant de s’agrandir et de déménager en 1910. Aujourd’hui, cet écrin de culture se trouve au 19 rue de Tournon, dans le 6ème arrondissement de Paris.
Stéphane CLAVREUIL, héritier de cette histoire familiale, collabore avec son père à partir de 1989, puis prend la tête de la librairie Clavreuil en 2020 après avoir ouvert un bureau à Londres en 2013. Bien qu’il n’ait pas toujours envisagé de suivre cette voie, il a été irrémédiablement séduit par le monde des livres dès son plus jeune âge. Son parcours l’a amené à constituer des collections prestigieuses pour des figures emblématiques telles qu’Umberto Eco, Yves Saint Laurent et Pierre Bergé.
C’est véritablement au cours de ses études à Oxford qu’il a eu le déclic. Fasciné par l’atmosphère unique des librairies de la ville, il commence à y flâner. C’est là qu’il acquiert une édition rare de l’édition originale des Oiseaux d’Aristophane, datant de 1498, pour la somme de 400 £, qu’il revend par la suite à 4 000 £.
Bien que fondée à Paris, la société familiale a su s’ouvrir sur le monde, et Stéphane CLAVREUIL partage désormais son temps entre Paris et Londres. Le métier de libraire spécialisé dans les livres anciens est une niche souvent méconnue du marché de l’art, à tel point qu’on pourrait qualifier ses praticiens d’« antiquaires de livres ». Ils ne sont qu’une cinquantaine à exercer de cette façon cette profession dans le monde, formant ainsi un réseau soudé, manipulant des éditions originales de très grande valeur.
Pour alimenter son activité et enrichir ses collections, il s’appuie sur un vaste réseau de confrères à l’international, garantissant qu’il soit alerté en temps réel lorsqu’une bibliothèque de renom se retrouve sur le marché. Son esprit aventurier le pousse également à arpenter les salons du livre à la recherche de nouveaux clients : on peut ainsi le croiser à la Tefaf à Maastricht, ou à New York, San Francisco, et encore Hong Kong au mois de décembre.
Dans cette conférence, Stéphane CLAVREUIL s’attache à réaliser un panorama de l’Histoire du livre ancien.
Avant le livre, un écrit peut se décliner sous plusieurs formes, tablette, rouleau de papyrus ou de parchemin. C’est au cours du Moyen Âge que le livre tel que nous le connaissons aujourd’hui, le codex, a fait son apparition, transformant notre rapport à l’écrit.
Avant l’avènement de l’imprimerie, les textes étaient méticuleusement rédigés à la main par des moines copistes. Ils cherchaient à diffuser les œuvres afin d’en garantir la pérennité par leur travail, empreint de patience et de minutie.

Plutarque, Vies des Hommes illustres pour Antoine de Lorraine vers 1508.
L’invention de l’imprimerie marque un tournant décisif dans l’histoire de l’humanité, propulsant la diffusion des idées et plaçant l’Europe dans une ère de modernité sans pareille. Cette époque se révèle comparable à la révolution qu’Internet représente pour nous. L’imprimerie transforme le quotidien des individus en rendant le savoir plus accessible.
En février 1455, un imprimeur nommé Jean Gutenberg réalise un exploit sans précédent en imprimant à Mayenc, le premier livre imprimé à l’aide de caractères mobiles: La Bible. Cette œuvre monumentale, composée de deux grands volumes de 600 pages, compte deux mille caractères par page. En quelques mois, l’imprimerie se structure en véritable industrie, produisant 180 exemplaires en un temps record, alors qu’un moine copiste n’aurait pu en réaliser qu’un seul.
Gutenberg incarne une révolution technologique majeure en choisissant d’utiliser une encre à base d’huile plutôt qu’à base d’eau et en découvrant l’efficacité des caractères mobiles en plomb et en étain. Cette innovation permet une réutilisation presque infinie des caractères et entraîne la création de la première presse à imprimer, inspirée de la presse à vin. Précédemment, l’impression des livres était souvent réalisée par le biais de techniques de gravure sur bois.
Le coût de production de la Bible de Gutenberg est alors exorbitant, faisant de cet ouvrage l’un des livres imprimés les plus chers jamais réalisés, une réputation qui persiste jusqu’à nos jours. Stéphane CLAVREUIL a par exemple eu l’opportunité d’estimer un exemplaire à hauteur de 120 millions d’euros.En France, le premier atelier d’imprimerie voit le jour à la Sorbonne en 1470, établi par des typographes allemands. Ces artisans produisent un recueil de Gasparin de Bergame, limité à une centaine d’exemplaires, dont l’un des associés n’est autre que Guillaume Fichet, bibliothécaire de la Sorbonne. À partir de 1455, l’imprimé devient la norme, et les livres produits durant cette période, entre 1455 et 1500, sont qualifiés d’incunables. Ce terme, issu du latin incunabula, signifie littéralement « berceau », symbolisant ainsi le début d’une ère nouvelle pour la culture écrite.
Les historiens du livre s’accordent à dire que l’imprimerie a eu un tel succès qu’en 45 ans, plus de vingt millions de livres ont été imprimés.
Lors des premiers pas de l’impression, les modèles restent ceux des manuscrits et les codes des enluminures sont repris. Mais rapidement, vers 1470, les imprimeurs souhaitent aussi introduire de l’image dans leurs livres.
L’illustration n’est pas une simple image : en réalité, elle est liée au contenu intellectuel du livre, elle accompagne la lecture et structure le texte .De plus, elle joue aussi une fonction commerciale : un livre illustré est toujours plus attrayant pour l’œil.

Hartmann Schedel, La Chronique de Nuremberg, 1493.
La Chronique de Nuremberg est le livre du 15ème siècle le plus illustré, il a nécessité plus de 1800 gravures sur bois. C’est véritablement un chef d’œuvre de l’illustration du 15ème siècle. Il a été illustré par Albert Durer. La Chronique de Nuremberg est un ouvrage que tous les grands bibliophiles rêvent de posséder.
L’imprimerie a été la première industrie à instaurer de véritables réseaux de distribution, permettant ainsi une diffusion rapide et à grande échelle des ouvrages. Très vite, ce système est devenu international, impliquant une comptabilité complexe et une correspondance rigoureuse pour la gestion des stocks et la circulation des livres à travers le monde. Cette organisation minutieuse a offert au plus grand nombre un accès sans précédent à la culture et au savoir.
Par ailleurs, l’imprimerie a permis une amélioration significative de l’exactitude des textes. Le travail des copistes, bien que fondamental avant l’avènement de l’imprimerie, était long et ardu, souvent source d’erreurs difficiles à corriger. Un copiste reproduisait parfois les fautes de son prédécesseur, tout en en ajoutant de nouvelles, si bien que les textes pouvaient progressivement perdre leur sens original.
Après l’ère des incunables, la Renaissance a été une période particulièrement féconde en inventions et découvertes.
L’imprimerie a joué un rôle essentiel dans ce renouveau intellectuel, devenant un support inestimable pour les humanistes.
Elle a non seulement favorisé la propagation des textes anciens, mais aussi stimulé le développement d’un esprit critique et encouragé des avancées considérables dans les domaines scientifiques.
L’un des premiers textes majeurs dans l’histoire de la géographie est celui du grec Ptolémée, membre de l’école d’Alexandrie. Son œuvre traite non seulement d’astronomie, avec notamment l’Almageste, mais il est aussi à l’origine de la première grande géographie rédigée en grec.
Ce texte, longtemps perdu, fut redécouvert par les Arabes qui le traduisirent dans leur langue. Au 15ème siècle, l’humaniste italien Poggio Bracciolini parvint à retrouver un manuscrit arabe de cette œuvre et à en lancer l’impression.
En 1482, l’édition la plus remarquable de cet ouvrage fut imprimée à Ulm, devenant un des premiers atlas illustré du monde. Les cartes étaient d’une telle qualité que les couleurs utilisées, notamment le bleu, provenaient du lapis-lazuli.

La Géographie, Ptolémée, 1482
Un exemplaire de cette édition exceptionnelle a appartenu au célèbre navigateur Christophe Colomb. Lecteur assidu des Histoires naturelles de Pline, des Vies parallèles de Plutarque, ainsi que des récits de voyages de Marco Polo, il fut inspiré par ces récits pour entreprendre son propre périple vers les Indes. En 1492, il découvrit les Antilles, atteignant Cuba et Hispaniola, l’actuelle Haïti.
À son retour en 1493, Christophe Colomb adressa une lettre au pape pour annoncer sa découverte. Le Vatican fit immédiatement traduire la lettre en latin. Ce texte devint rapidement un best-seller, révolutionnant l’histoire du monde. La lettre fut imprimée dans plusieurs villes européennes, dont Rome, Bâle, Paris et Anvers. En l’espace de six mois, trois éditions virent le jour, et au cours du 15ème siècle on peut en compter entre quinze et vingt éditions.
Dans l’histoire des voyages, un autre ouvrage revêt une importance particulière, bien que plus méconnu : Mundus Novus, écrit en 1504 par Amerigo Vespucci. C’est à la suite de la publication de cet ouvrage que les géographes choisirent de donner le nom d’ »Amérique » au continent nouvellement découvert.

Mundus novus, Amerigo Vespuci
À la suite de la publication de cet œuvre, un groupe d’intellectuels vosgiens, financés par le duc René de Lorraine, devint un véritable foyer de réflexion dans l’Est de l’Europe. Ces érudits, en collaboration avec Martin Waldseemüller, créèrent en 1507 la première grande carte du monde, où le nom « Amérique » apparaît pour la première fois. Cette carte, d’une largeur de plus de deux mètres, n’existe qu’en un seul exemplaire.

Planisphère de Waldseemüller, 1507
Stéphane CLAVREUIL a servi d’intermédiaire pour la vente d’une édition cette œuvre à la Library of Congress à Washington. Puisque l’Allemagne possède une liste de biens culturels qui ne peuvent quitter le pays, il a fallu s’armer de patience pour parvenir à un accord. In fine, la vente stipulait que la carte ne pouvait être vendue qu’à la Bibliothèque du Congrès et que le gouvernement allemand se réservait le droit de réclamer son exposition temporaire sur le territoire allemand.
Dans l’histoire des livres scientifiques, l’année 1543 marque une révolution intellectuelle avec la publication du traité de Copernic, De revolutionibus orbium coelestium, où il démontre que le soleil est au centre de l’univers. Cet ouvrage constitue une véritable révolution culturelle et scientifique. Copernic étant prêtre, il craignait les représailles de l’Église. En 1632, Galilée vint confirmer ses théories. Toutefois, l’année suivante, il dut se rétracter sous la pression de l’Église et son ouvrage fut détruit, bien qu’il persista dans son affirmation célèbre : « Et pourtant, elle tourne ».
Le 17ème siècle fut marqué par d’autres découvertes scientifiques majeures imprimées dans des ouvrages : en 1628, William Harvey décrivit pour la première fois la circulation sanguine ; en 1686, Newton exposa la théorie de la gravitation universelle ; et en 1637, Descartes publia son Discours de la méthode, dans lequel on retrouve la célèbre maxime « Je pense, donc je suis ».
Ces ouvrages furent rarement imprimés en France, où les éditeurs craignaient les représailles de l’Église. Ils furent donc majoritairement publiés dans des pays protestants, tels que la Hollande, l’Allemagne ou l’Angleterre.
Le siècle des Lumières, période bénie pour la pensée et la connaissance, vit une technique d’impression et de gravure considérablement améliorée. Ce siècle est marqué par des œuvres phares telles que De l’Esprit des lois de Montesquieu, publié en 1748, ou encore l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, réunissant plus de 120 auteurs et proposant 72 000 articles.
Ce siècle des Lumières fut également une ère de grandes découvertes géographiques. Le roi de France, passionné par ces expéditions, rivalisait avec l’Angleterre pour la conquête du Pacifique Sud. James Cook fut le premier à poser le pied en Australie, tandis que la cour de France finança de nombreuses expéditions, à partir de 1750, réunissant astronomes, peintres, physiciens et dessinateurs.
En 1771, Louis Antoine de Bougainville proposa au roi une expédition vers le continent austral, menant à la découverte de Tahiti. Il en rapporte des descriptions empreintes de poésie, affirmant : « Je me croyais transporté dans les jardins d’Éden, partout nous voyions rayonner l’hospitalité, la joie, et toutes les apparences du bonheur ». Ce fut le premier voyage de circumnavigation français.
L’aspect fascinant de ces ouvrages de voyage réside dans le fait qu’ils se lisent comme des romans, véritables récits d’aventure, apportant avec eux les échos des contrées lointaines et inconnues.
L’une des expéditions françaises les plus notables du 18ème siècle, aux côtés de celle du capitaine Cook, est celle menée par Jean-François de La Pérouse. Cette mission devait rivaliser avec les découvertes du célèbre navigateur britannique. Après avoir fait escale à Sydney, les deux navires de La Pérouse ont malheureusement fait naufrage, entraînant la disparition de l’équipage.
Quelques mois avant cet événement tragique, La Pérouse avait laissé Barthélemy de Lesseps au Kamchatka avec toutes les notes déjà collectées au cours du voyage, lui permettant ainsi de rentrer en France avec ces précieux documents.
On raconte que, sur le point d’être exécuté, Louis XVI aurait prononcé ces derniers mots : « A-t-on des nouvelles de Monsieur de La Pérouse ? ».
En ce qui concerne le marché des livres anciens, on achète souvent ces ouvrages comme des objets intellectuels, et non véritablement comme des investissements. La clientèle est composée à 70 % de collectionneurs privés, qui possèdent chacun leur propre bibliothèque et leurs préférences spécifiques. Les institutions internationales (Metropolitan, Getty…) forment également une part importante de cette clientèle.
En 1930, Raymond CLAVREUIL, le grand-père de Stéphane CLAVREUIL, créa le premier fonds pour la nouvelle Bibliothèque nationale d’Australie située à Canberra. Cette opération impressionnante impliqua l’envoi d’une grande collection d’ouvrages sur l’histoire du droit, provenant d’un château à Meursault. La quantité de livres était telle qu’il fut impossible pour un libraire de les acquérir individuellement. Il fut donc proposé à Canberra d’acheter la bibliothèque en bloc, ce qui fut accepté. L’organisation du transport, via cinq wagons de marchandises puis par porte-conteneurs au Havre, dura cinq mois. Une fois la collection reçue, l’Australie exprima sa gratitude en proposant à Raymond CLAVREUIL la Légion d’honneur australienne.
Le prix d’un livre ancien peut varier considérablement en fonction de son exemplaire, son histoire et sa provenance. Par exemple, une édition originale des Feurs du mal de Baudelaire peut valoir entre 25 000 et 30 000 euros, mais si cet exemplaire a appartenu à une personnalité connue, comme Baudelaire lui-même, il peut atteindre des sommets, avoisinant les 900 000 euros.
Le 19ème siècle marque l’essor du livre en tant qu’œuvre d’art, illustré par des artistes. Un des premiers exemples est Les Caprices de Goya, publié en 1799, où le peintre transforme le livre en un objet artistique. Les nouvelles techniques de gravures permettent des expérimentations sur l’illustration, qui n’est plus uniquement un adjuvent au texte mais qui peut devenir l’essence même du livre.

Les Caprices, Goya, 1799
Ce rapprochement entre peintres et poètes inaugure l’âge d’or du livre illustré. Un exemple emblématique de cette collaboration est Le Fleuve de Charles Cros, illustré par Manet.

Le Fleuve, Charles Cros, 1874
À partir du 20ème siècle, une véritable éclosion du « livre de peintre » voit le jour, grâce notamment à des marchands d’art comme Ambroise Vollard, premier marchand de Picasso. Les livres illustrés par des peintres de renom deviennent de véritables œuvres d’art, comme celui de Joan Miró pour la galerie Maeght, confirmant la transformation du livre en un objet d’art à part entière.
Au fond, le livre est un donc objet noble, bien loin de l’adage res mobilis res vilis. C’est peut-être la leçon qu’il faut tirer de ce panorama autour du livre ancien au travers des mots de Cicéron : « si tu as une bibliothèque, rien ne te manque ».
