Entre grandeur et déclin : quelle place pour le bonheur en société ?

Au détour de la station Porte d’Orléans sur la ligne 4 du métro parisien, les murs font allusion à un certain Ambroise Croizat. Figure retombée dans l’anonymat parmi les milliers d’utilisateurs quotidiens, celui-ci est pourtant à l’initiative d’une des singularités de l’Etat providence français : la sécurité sociale. 

Loin d’être anecdotique, sa mise en place reflète au-delà d’une simple mesure de gouvernance, une conception singulière de la politique comme instrument de concorde nationale.  

Genèse

27 mai 1943, 48 rue du Four à Paris. Jean Moulin réunit pour la première fois le Conseil National de la Résistance. Au lendemain de la libération, ce-dernier adopte à l’unanimité un projet politique intitulé « Les Jours heureux ». 

Constituant une véritable aspiration à sortir de la guerre et de la collaboration, il se traduit rapidement par l’impulsion d’une politique sociale fruit d’un compromis entre gaullistes et socialistes. 

C’est ce que présageait dès l’été 1942 Léon Blum, dans l’une de ses lettres au Général de Gaulle, où il appelait alors à une réflexion sur un « programme de rassemblement populaire ».  Le pari alors formulé vise à reconstruire un idéal commun par le truchement d’une re-construction faisant intervenir l’ensemble des forces vives au chantier de la refondation. 

Les traductions pratiques de cette certaine idée de la France ne se font pas attendre : mise en place de la sécurité sociale dès 1945, développement massif des logements sociaux dans les années 1950-60, réduction progressive du temps de travail minimal… La réponse apportée à cet impératif collectif sera donc celle d’un développement massif de la solidarité en vue de mettre en exergue l’interdépendance des differentes classes sociales au sein du pays. S’en suivent les années glorieuses, celles synonymes d’une prospérité généralisée où le pacte républicain honore ses promesses. 

Puis adviennent le choc pétrolier de 1979, la chute du mur de Berlin, Internet et l’attentat du 11 septembre 2001… Tant de mutations diverses qui sont pourtant toutes porteuses d’un dénominateur commun : le basculement irréversible vers un nouveau monde. En quelques années à peine, l’Humanité et sa conception du bonheur se trouvent métamorphosées de manière inédite. 

Evolution

L’avènement du libéralisme constitue une évolution singulière suffisamment symptomatique de cette mutation. 

Economiquement, il s’est traduit par l’avènement de la société de consommation, laquelle a impulsé un nouvelle conception du bonheur basée sur une logique matérialiste. Initialement conçue comme un moyen complémentaire de satisfaire les désirs des individus – et donc d’atteindre le bonheur – elle s’est progressivement substituée à la logique intellectuelle, immatérielle. Schématiquement, si l’on souhaite aujourd’hui procurer du plaisir à son conjoint, on privilégiera probablement la piste d’un cadeau matériel à celle consistant à partager une expérience ensemble un après midi (laquelle serait pourtant la source de souvenirs immatériels, potentiellement bien plus riches du point de vue du plaisir ressenti). 

Ontologiquement, celui-ci s’est caractérisé par l’essor d’un individualisme croissant au détriment des thèses contractualistes, lesquelles pensaient autrefois la liberté dans le collectif (cf la vision républicaine du contrat social défendue par Rousseau).  Le bonheur n’est dès lors plus pensé à travers le prisme de la collectivité mais repose au contraire désormais, sur un cadre individuel. Le succès des thèses existentialistes, favorables à l’auto-détermination, a accentué ce  phénomène d’un Homme affranchi de la société, sphère par laquelle il se définissait pourtant autrefois. 

Ce constat ainsi opéré, il n’est dès lors pas étonnant d’observer un essor des revendications communautaires. Il en résulte corrélativement un affaissement du sentiment d’appartenance commune : puisque les vies menées sont de plus en plus le reflet de volontés individuelles, celles-ci n’ont progressivement plus grand chose en commun. 

« 55% des français n’ont pas le sentiment de partager un projet collectif pour l’avenir » Baromètre du lien social en France – IPSOS, juin 2023

Des millions d’existences se croisent ainsi chaque jour dans les rues, TGV, bureaux et supermarchés mais sans jamais se rencontrer. Autrui devient un étranger de sorte que vous pouvez habiter un endroit sans jamais vous soucier des soucis de la personne qui habite sur le palier d’en face. 

Malaise contemporain ?

Et pourtant. Alors même que le marché a permis aux individus d’assouvir leurs désirs dans un laps de temps toujours plus réduit, il est intéressant de relever que les sociétés bénéficiant de ces « bienfaits » – économiques, sociaux, culturels et juridiques – sont paradoxalement aujourd’hui les plus en proie à l’incertitude et au mal-être. Un exemple significatif de cette tendance serait probablement le Japon où les taux de suicide atteignent des records là où l’Occident, conformément à la lecture des ouvrages de Michel Houellebecq, semble entamer sa mue en grand musée vieillissant à ciel ouvert : dans les deux cas, ces constats illustrent un certain mal être et in fine, un bonheur qui s’est finalement davantage volatilisé.  

« Ces vies affilées comme des poignards se poursuivaient ainsi, rapides et blessantes, continuellement mises en scène sur les réseaux, sans larmes ni rides, dans la sinistre illusion d’un perpétuel présent » Connemara, Nicolas Mathieu (Goncourt 2018)

Dans le Malaise dans la civilisation Freud avait alors déjà pointé ce hiatus ; celui d’Hommes aux aspirations individuelles toujours plus satisfaites, et qui ont pourtant le sentiment de chaque fois plus s’éloigner du bonheur.

C’est le sens du paradoxe d’Easterlin, découvert par l’économiste du même nom, qui renvoie à une contradiction économique selon laquelle, au-delà d’un certain seuil, la poursuite de la hausse du revenu ou du produit intérieur brut par habitant ne se traduit pas nécessairement par une hausse du niveau de bonheur individuel déclaré par les individus. L’utilité marginale du bonheur est alors décroissante, ce qui amène les psychologues Philip Brickman et Donald Campbell dans leur Théorie des adaptations hédoniques, à parler des événements économiques comme d’un « tapis roulant hédonique » dans la mesure où ils n’auraient qu’une influence temporaire sur le bonheur des individus, lesquels seraient incapables d’atteindre durablement un niveau de bonheur supérieur. 

Parallèlement, en effectuant ce qui s’apparente à une analyse contre-factuelle auprès des sociétés moins ubérisées et où les liens humains ne se limitent pas à des messages sur Instagram, l’accès au bonheur est plus généralisé. Selon le Rapport mondial sur le bonheur publié par le réseau des solutions pour le développement durable des Nations-Unies, il est à cet effet interessant de relever qu’en 2019 : le Mexique (23e) ou encore le Guatemala (27e) bénéficiaient d’un meilleur classement par exemple qu’un pays tel le Japon (58e) alors même que le PIB par habitant y est sensiblement plus important. 

L’un des facteurs d’explication de ces pays réside potentiellement dans les grands desseins collectifs (religion, socialisme…) qui y conservent une existence concrète dans le corps social, contrairement au désenchantement du monde (M. Weber) occidentalisé. 

Pistes de solution

Sans doute ces observations accréditent-elles la thèse d’Aristote pour qui « l’Homme est un animal politique », c’est-à-dire un être vivant parmi ses semblables à l’intérieur d’une cité ; le bonheur impliquerait donc l’altérité. 

« Pour obtenir une vérité quelconque sur moi, il faut que je passe par l’autre »

L’existentialisme est un humanisme, Jean-Paul Sartre

Se posent ainsi les modalités de ce changement de paradigme. Remplacer un mode d’organisation sociale où l’Homme mondialisé traque frénétiquement la livraison de son diner par un travailleur précaire, par un second où l’un et l’autre se reconnaitront mutuellement comme humains complémentaires, nécessite de profondes mutations et notamment économiques. 

Une première piste serait de favoriser le recours à de nouveaux indicateurs de développement, plus à même de valoriser la place du bien-être au sein des sociétés : c’est le sens par exemple de l’atypique  Bonheur Intérieur Brut, substitut au PIB proposé par le royaume du Bouthan. 

Une seconde voie, plus concrète, serait la remise en cause d’une lecture purement comptable de l’action publique. Alors que les années passées se sont traduites par un désengagement partiel de l’Etat de la sphère sociale, réinvestir le champ des services publics régaliens serait un moyen indirect de recréer de l’interdépendance, des possibilités de mobilité sociale et in fine du bonheur. 

A l’heure actuelle par exemple, en matière d’éducation, l’Organisation de Coopération au Développement Economique relève suite à des études menées en 2018, que « la France est l’un des pays de l’OCDE où le lien entre le statut socio-économique et la performance dans PISA est le plus fort » : ce qui fait obstacle, pour une personne issue d’une classe populaire, à toute perspective d’une vie meilleure, et nuit inéluctablement à son bonheur. L’éducation n’est qu’une illustration mais il en va de même pour l’accès à la culture, la santé, le temps libre…

Au-delà d’envisager ces chantiers principalement comme des dépenses à court terme, ceux-ci constituent – au delà donc d’un enjeu primordial quant au bonheur – un gain à long terme tant les retombées économiques en seraient vertueuses : stimulation de l’innovation, gains de productivité au travail, croissance démographique…

Enfin, comme le relève Matthieu Pigasse dans son dernier livre intitulé La lumière du chaos : « La démocratie ne peut ignorer ce sacre de l’individu épris de ce qu’il considère comme sa liberté inaliénable. Mais cette étape nouvelle comporte des risques majeurs, car elle est à l’opposé de l’ère de la réconciliation qui a succédé aux tragédies du XXe siècle. En sacralisant l’individu, elle compromet la possibilité de leur rassemblement en une puissance collective. Une démocratie qui n’en serait pas consciente se mentirait à elle-même. Ce tournant majeur, qu’il va falloir appréhender puis apprendre à gérer, pose une question douloureuse : quelle est désormais la place du citoyen ? ».  

Ainsi, les politiques de demain devront également questionner leur rapport à l’exercice du pouvoir ainsi que leur capacité à fédérer autour d’un véritable récit collectif concret et incarné, là où la nation est encore trop souvent perçue comme trop abstraite, lointaine, « vide de sens » (François Begaudeau, Histoire de ta bêtise). 

Les crises récentes ont démontré que le corps social avait un message commun à l’égard de ses représentants trans-partisans : « n’exercez pas le pouvoir que nous vous avons conféré à notre détriment mais au contraire, utilisez nous en notre faveur ! »

La réponse à l’archipellisation décrite par Jerome Fourquet consistera donc probablement à renouer avec une conception vertueuse de la politique comme instrument au service de l’intérêt général. 

=> Voir aussi : Pascal Bruckner le devoir de bonheur ; ou faut-il souffrir pour être heureux ?

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