D’origine iranienne, Roxanne Varza est une dirigeante d’entreprise américaine naturalisée française en 2017. Passée par l’Université de Californie à Los Angeles, la London School of Economics ou encore Sciences-po Paris, elle crée le blog TechBaguette avant de se faire remarquer dans l’incubateur parisien de Microsoft. Cofondatrice de Girls in tech Paris-Londres et membre du Conseil National du Numérique, elle est nommée en 2015 par Xavier Niel à la direction de Station F, le plus grand incubateur de startups au monde.
La récente campagne de communication Make it iconic vous a mise à l’honneur et vous a érigée en symbole d’une réussite « à la française ». Votre parcours est étonnant autant qu’il est éclectique : américaine, d’origine perse, ayant étudié dans les universités les plus réputées, pourquoi avoir choisi la France ?
J’ai toujours été attirée par la France. Ma mère avait fait un lycée français en Iran et on avait quelques livres en français à la maison. Lorsqu’il a fallu choisir une langue étrangère, tous mes camarades choisissaient l’espagnol (ce qui est très commun aux US) mais moi j’ai opté pour le français. Avec le temps, j’ai découvert à quel point ce pays, sa culture, son histoire étaient fascinants.
Après le 11 septembre j’avais du mal à me sentir à ma place aux Etats-Unis, j’avais l’impression qu’il fallait cacher mes origines dont j’étais tellement fière. Mon intérêt pour la France et mon envie de quitter mon pays m’ont poussée à faire un Master à Paris fin 2009. Je suis tombée amoureuse de ce pays – et de son écosystème tech – et c’est maintenant ici que je me sens chez moi !

Lors de vos études vous êtes notamment passée par Bordeaux où vous avez étudié les lettres française. Quelles lectures vous ont particulièrement marquée ?
Les lectures marquantes ont été nombreuses pour moi. Je pense à Rabelais, Baudelaire, Molière… Même des choses plus modernes : l’un de mes profs à UCLA était Alain Mabanckou qui a gagné le prix Renaudot. Si je me rappelle bien, j’ai été particulièrement marquée par les Rêveries du promeneur solitaire de Rousseau quand j’étais à Bordeaux.
En quelques années le coq de la French tech semble avoir pris son envol : le pays compte plus de 25 licornes, les levées de fonds atteignent des records (13,5 milliards d’euros l’an dernier) et des milliers d’emplois voient le jour. Quel bilan faites-vous aujourd’hui et quelles seraient les marges restantes de progression pour l’écosystème français ?
Bilan : nous sommes allés bien au-delà des attentes. La France est en train de devenir le premier écosystème en Europe, et j’inclus le Royaume Uni. Beaucoup d’acteurs nous disent qu’il se passe clairement quelque chose d’exceptionnel en ce moment, j’en parlais ce midi même avec un ancien du gouvernement britannique.
Sinon, nous avons fait un travail incroyable sur la création d’entreprise et le financement. Il reste cependant vraiment beaucoup de choses à faire sur les exits, encore plus sur les IPO que sur les rachats mais les deux sont clairement des gros chantiers. Je pense aussi qu’on peut aller beaucoup plus loin sur la deeptech ; on commence à voir des belles boites à Station F mais je constate que la majorité des fonds sont très orientés software.
L’une des grandes réussites de Station F – incubateur à la tête duquel vous êtes depuis 2015 – est d’être parvenu à centraliser en un même endroit tous les outils, tant privés que publics, nécessaires à la réussite des entrepreneurs. A l’heure où l’emprise de la puissance privée sur les chantiers de R&D s’accroît, l’intervention de l’Etat – notamment en France – ne vous paraît-elle pas insuffisante si ce n’est dépassée au regard des enjeux actuels ?
Je trouve justement que notre écosystème a fait beaucoup de progrès grâce à l’implication de l’Etat qui a bien choisi ses combats. L’Etat ne peut évidemment pas tout faire ni tout bien faire. Parfois il faut justement laisser de la place aux acteurs privés, surtout sur les sujets qu’ils maîtrisent mieux. À mon avis, notre écosystème est parvenu à tous ces progrès parce que l’Etat a bien cerné ce point justement.
De l’annonce de lancement du laboratoire Kyutai – porté par Xavier Niel, Rodolphe Saadé et Eric Schmidt – à la saga Sam Altman chez Open AI, l’intelligence artificielle fait la une de l’actualité. Est-ce que selon vous, les sociétés occidentales sont suffisamment préparées aux mutations que celle-ci va engendrer et dont on commence à peine à percevoir les effets (restructuration de l’économie, manipulation de l’opinion…) ?
Je ne pense pas qu’elles soient moins bien préparées que pour d’autres bouleversements provoqués par la tech. Oui, l’intelligence artificielle est extrêmement puissante et beaucoup de personnes la comparent avec la révolution industrielle. Mais nous voyons ce genre de choses assez fréquemment dans le milieu tech. Et justement, je trouve que les entreprises sont très proactives dans leurs démarches et sont assez bien équipées pour se renseigner et tester de nouvelles choses. Peut-être plus que jamais.
Quels sont selon vous les 3 critères qui permettraient d’évaluer le potentiel d’une idée de start-up ?
Avec chaque pitch que je vois, ce qui m’intéresse le plus c’est pourquoi l’entrepreneur en question a décidé de se consacrer à son sujet (ce qui donne une indication de sa motivation et capacité à tenir sur la durée) et aussi pourquoi il ou elle est vraiment la bonne personne pour faire son projet. Autrement dit, si nous avons 10 projets identiques : qu’est-ce qui fait que cette équipe sera l’équipe qui gagne ? Est-ce qu’ils ont un savoir faire ou une connaissance exceptionnelle du sujet ? Est-ce qu’ils ont un réseau à part ? Est-ce qu’ils ont accès à certaines ressources que d’autres n’ont pas ?
De l’avènement de nouveaux conflits à la problématique environnementale, l’écoulement des semaines successives semble témoigner – si tant est qu’il soit encore possible d’en douter – que le monde s’avère incertain pour la génération à venir. Quelle serait votre message à adresser à des étudiants dont les perspectives de vie oscillent entre une volonté d’action et d’autre part, un immobilisme alimenté par une forme de déconcertement ?
Je pense que je dois être profondément optimiste. Tout problème présente une possibilité de créer, et notamment de créer une solution. Donc pour toutes les personnes qui se demandent quoi faire, si on accepte les choses ou si l’on se résout à agir : la seule réponse pour moi c’est la seconde. Créer. Ne pas oublier que les meilleures innovations et solutions sont nées dans les périodes de crise.
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