Le bénéfice du doute pour « la fille au bracelet » ?

« La fille au Bracelet » de Stéphane Demoustier, film de procès dont le genre est rare dans le cinéma français, sort en salle ce mercredi 12 février. Si le titre peut laisser penser à un bijou, il faut pourtant y voir une référence au bracelet électronique que porte l’accusée.

Dès la première scène du film, le spectateur est happé par l’opacité du personnage principal qui manifeste peu d’émotions. Lise (Melissa Guers), adolescente de 16 ans se fait embarquer par des policiers alors qu’elle joue au bord de la plage avec son petit frère. Ses parents surpris ne comprennent pas, interrogent les agents publics tandis que Lise ne dit rien, obéissant à ces derniers. Tout l’objet du film porte sur ce qui va suivre deux ans plus tard : le procès de la jeune fille. Elle est accusée d’avoir tué par sept coups de couteaux sa meilleure amie lors d’une soirée organisée à son domicile. Le spectateur découvre alors comment se passent les relations au sein de la famille de Lise qui l’accompagne tout le long du procès. La jeune fille nie tout. Mais comment la croire ? Elle a dormi avec la victime la veille du jour où cette dernière a été retrouvée morte. Personne d’autre n’est passé chez elle entre temps. La caméra, placée du coté de la famille de l’accusée donne au spectateur l’envie de croire en son innocence. Pourtant le déroulement du procès mène à de plus en plus de doutes. Lise dit elle la vérité ? Et les autres témoins ?

La difficulté d’accéder à la vérité

Ce film interroge sur la vérité. Ce concept a plusieurs interprétations différentes mais une chose est certaine : la vérité ne pourra jamais émerger totalement au cours d’un procès car tous les témoins à la barre ont leur propre vision des faits et des personnes. Le droit simplifie le concept, propose de rechercher la simple « vérité judiciaire ». Cette vérité en matière pénale a un préalable : Le respect de la présomption d’innocence. Dans le doute, la vérité judiciaire fait de l’accusé un innocent. Ce film illustre la difficulté de parvenir à la vérité judiciaire, et, a fortiori, à la vérité objective.

Melissa Guers à la barre.  © Mathieu Ponchel

Une remise en question de la présomption d’innocence ?

En l’absence de preuves tangibles, les juges doivent se faire leur propre opinion de la culpabilité de l’accusée durant le procès. Ils doivent, en l’absence de preuve, la présumer innocente durant la procédure pour ne pas biaiser le jugement final et parvenir à la vérité judiciaire. C’est ce qu’explique l’avertissement adressé aux jurés afin de ne pas oublier que « l’accusé est présumé innocent et que le doute doit lui profiter » . Pourtant, la présomption d’innocence n’est facile à respecter pour personne.

L’affiche officielle du film

Les parents de la jeune fille sont présumés être les personnes montrant le plus d’assurance pour défendre l’innocence de leur enfant. Ce sont pourtant les premiers à avoir du mal a respecter cette présomption à l’égard de Lise. Melissa Guers, pour son premier long métrage, parvient parfaitement à incarner le personnage obscur, insondable de Lise. Elle parle peu mais paraît tourmentée ce qui fait que, Roschdy Zem (réalisateur de Persona Non Grata ou Omar m’a tuer) jouant son père est inquiet même s’il essaie de l’accompagner au mieux. La mère dépassée Chiara Mastroianni, récemment à l’affiche de Chambre 212, souhaite s’évader de cette situation qui tourmente la famille depuis deux ans. Cet équilibre relationnel est fragile. Les parents veulent protéger leur enfant mais découvrent qu’ils ne savent rien d’elle. Si elle a pu avoir une vie sexuelle aussi débridée à leur insu, alors, aurait-elle pu aussi tuer son amie ? Faut-il mentir au tribunal s’ils apprennent qu’elle est coupable ? Ces interrogations conduisent à de régulières disputes entre les parents et leur enfant, marquées par le recours fréquent du champ contre champ. Les soupçons des parents illustrent un paradoxe : La présomption d’innocence est un principe fondamental garanti au plus haut niveau de la hiérarchie des normes, tant dans la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, qu’au sein de la Convention Européenne de Sauvegarde et des Libertés fondamentales. Pourtant, même les parents de l’accusée ne respectent pas cette présomption d’innocence et imaginent leur fille coupable.

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Roschdy Zem, le père de Lise

Si même ses proches semblent douter de son innocence, il est possible de se demander comment les spectateurs du procès peuvent-il ne pas songer à sa culpabilité ? La question est encore plus inquiétante pour les jurés : Comment ces juges d’occasion, non professionnels, peuvent-ils ne pas imaginer qu’elle est coupable dès lors que le juge d’instruction a rendu une ordonnance de renvoi contre elle ? Cette œuvre démontre combien la présomption d’innocence est théorique, fragilisée par l’accusation qui pèse sur la victime. C’est d’autant plus le cas dans l’affaire que celle-ci se déroule au palais de justice à l’aspect « carcéral » de Nantes, dont les box vitrés seraient, pour certains avocats, contraires à la présomption d’innocence

Le rôle rassurant des acteurs de la justice dans la recherche de la vérité judiciaire

Si cette présomption d’innocence est impossible à respecter totalement, le film illustre néanmoins le rôle primordial des acteurs de la justice pour parvenir à la vérité judiciaire.

D’un point de vue technique, le déroulement d’un procès, le rôle du juge, de l’huissier sont dépeints. Les acteurs de la justice sont présentés sous un beau jour. Il est possible d’être effrayé par le rôle du procureur incarné par Anaïs Demoustier, par ses questions précises, ses théories qui peuvent être discutables et paraissent cruelles à l’égard de la famille de Lise. Par ailleurs, en découvrant l’avocate de la défense jouée par Annie Mercier, le spectateur est impressionné par sa voix caverneuse qui embrasse à merveille la gravité de son rôle.

Cette confrontation de point de vue rassure : un juste milieu devrait être trouvé pour tendre vers la vérité objective. Néanmoins, cette vérité, sans preuve tangible ne sera jamais trouvée, il faudra alors se contenter de la vérité judiciaire. Quel que soit le verdict rendu à la fin, lorsque les spectateurs sortent de la salle, il est possible de lire sur tous les visages : tu penses qu’elle était coupable ? C’est alors chacun, selon sa propre perception des faits, qui va se faire juge pour un instant et exposer sa vérité.

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