Les Misérables : un plaidoyer en faveur du « copwatching » ?

Les Misérables sort en salle demain. Si le film fait déjà parler de lui depuis plusieurs mois pour son message politique, il incite également à réfléchir sur le phénomène du « copwatching » qui se développe en France depuis quelques années. Le Courrier du Collège a eu la chance d’assister au film avant son entrée en salle.

Les origines du synopsis

Célèbre en particulier pour ses courts-métrages dans les banlieues françaises après les émeutes de 2005 ou encore son documentaire A Voix Haute, Ladj Ly, réalisateur français de 39 ans, chamboule les idées reçues avec la sortie de son premier long métrage. L’auteur s’est inspiré d’une bavure policière qu’il avait lui même filmée, comme il y en a souvent dans son quartier de Montfermeil où il a grandi et vit toujours. Il a commencé par raconter cette histoire dans un court-métrage. Après le succès de ce dernier, notamment au Festival international du court métrage de Clermont-Ferrand et avec sa nomination au César du meilleur court métrage en 2018, il a décidé de donner à son projet une plus grande ampleur en l’adaptant sous la forme d’un long-métrage.

Le film, d’une durée de 102 minutes raconte l’histoire du point de vue de Stéphane (Damien Bonnard) un policier qui rejoint la Brigade Anti Criminalité (la BAC) de la ville de Montfermeil en Seine-Saint-Denis. Il est directement envoyé sur le terrain en faisant équipe avec deux collègues, Chris (Alexis Manenti) et Gwada (Djibril Zonga), très différents l’un de l’autre mais tous deux bien intégrés dans le quartier, dont ils connaissent parfaitement les règles. A travers le regard de Stéphane, le spectateur découvre les affaires de la cité, les négociations et les compromis entre les différentes communautés ou groupes d’influence mais aussi les relations entre les habitants et les policiers. Pendant une de leur mission, un des membres de l’équipe, mis sous pression par de nombreux adolescents, tire un coup de flash-ball sur la tête d’un jeune. La scène est filmée par un drone inconnu qui s’efface sans laisser la moindre trace. La brigade se divise sur les priorités d’action à l’issue de l’incident. Que faire de l’enfant blessé ? Faut-il aller chercher ce drone en priorité avant que la vidéo de la bavure ne tombe sur internet ?

Que dit le droit au sujet de la prise de vidéos des policiers ?

Le problème du « copwatching » est aujourd’hui brûlant d’actualité avec le développement accru des technologies pour filmer les abus. Cette pratique a débuté dans les années 90 aux États Unis avec une vidéo virale d’un chauffeur de taxi battu par des forces de l’ordre filmée depuis un balcon. Plus récemment en France, différents groupes en contact avec les forces de l’ordre comme les gilets jaunes ou les habitants des banlieues ont eu recours à cette pratique pour dénoncer ou simplement se protéger. Ladj Ly, enfant, avait lui même, pour habitude de filmer ce qui se passait dans son quartier. Dans Les Misérables, c’est d’ailleurs son propre fils qui incarne l’enfant filmant la scène au drone. Mais, si aujourd’hui, de nombreuses associations encouragent les victimes à la vidéo, cette pratique est-elle légale ? La circulaire du ministère de l’intérieur du 23 décembre 2008 relative à l’enregistrement et diffusion éventuelle d’images et de paroles de fonctionnaires dans l’exercice de leurs fonctions répond à cette question. En principe, les forces de police, en tant que représentantes de l’État, ne peuvent s’opposer à l’enregistrement ou la diffusion d’image captées, qu’elles soient le fait d’un journaliste ou d’une personne privée. Il existe quelques exceptions, comme le fait de filmer des policiers appartenant à certains services d’intervention ou de lutte anti-terroriste. Dans le film de Ladj Ly, les policiers de la BAC n’auraient pas dû aller chercher la vidéo. C’est pourtant ce qu’ils vont faire bien sûr et cette quête constitue un des enjeux majeurs du film. Il est néanmoins possible de comprendre leur démarche. En effet, un policier anonyme en 2017 sur le site de France info expliquait ne pas être en accord avec la législation en vigueur après la publication de cette ordonnance. Il ajoute : « Je me dis qu’étant en tenue, je n’aimerais pas qu’une vidéo, me filmant, en intervention (quelle qu’elle soit) se retrouve sur le net sans que je ne puisse le contrôler. » Il n’y a pas de solution parfaite entre la protection du droit à l’image et la transparence totale des forces de l’ordre et le film n’apporte pas de réponse toute faite à ce sujet. C’est d’ailleurs une de ses grandes forces.

Les « petits frères » de la cité de Montfermeil dans le film de Ladj Ly, Les Misérables © Le Pacte

Une approche sans caricature du problème des violences policières

En suivant le point de vue du nouveau policier, le réalisateur réussit à montrer toutes les nuances des relations entre force de l’ordre et habitants de Montfermeil. Les policiers, qui se comportent pour certains d’entre eux en cow-boys, font des erreurs et vont parfois souvent trop loin dans leur manière de gérer les conflits, engendrant la colère et un sentiment tenace d’injustice. A l’inverse, si les pré-ados des banlieues subissent souvent injustement ces violences le réalisateur se garde bien de les présenter comme des anges non plus. Prenant soin d’éviter tous les clichés et les caricatures, le film décrypte le mécanisme qui conduit au désastre avec un réalisme saisissant. Il s’explique par une mise en scène dynamique, des plans grandioses mais surtout par l’expérience documentaire et la proximité avec le milieu de Ladj Ly.

Une technicité cinématographique remarquable

La scène finale glaçante a été tournée dans la propre cage d’escalier du réalisateur avec des habitants comme acteurs et figurants et s’inspire d’un moment vécu par le réalisateur. La scène d’entrée n’est pas en reste. Tournée au milieu de la foule survoltée après la finale de la coupe du monde de football, elle permet une entrée dynamique dans l’intrigue. Ces scènes sont époustouflantes par leur ampleur et le souci apporté au cadrage, à la lumière, au découpage et imposent une ambiance électrique. Le casting est également remarquable : impossible de ne pas penser au rôle de Vincent Cassel dans La Haine en rencontrant le personnage de policier survolé joué par l’excellent Alexis Manenti. Néanmoins, si dans La Haine, la police pouvait avoir une image négative et violente, il serait trompeur de penser que pour son premier long métrage, Ladj Ly se soit engagé en ce sens. Il a au contraire voulu montrer la complexité de la situation et la diversité des torts lors des confrontations entre les forces de l’ordre et les habitants des banlieues.

Ladj Ly tenant une caméra en 2004, photographié par JR

Un film porté par son message politique fort

Les Misérables est une révélation. Comme l’expliquent ses producteurs, il ne doit pas être réduit au seul qualificatif de « film de banlieue ». Le film, ayant reçu cinq prix et neuf nominations à Cannes en 2019, est porté par le puissant collectif Kourtrajmé dont Ladj Ly a su s’entourer depuis le début de sa carrière. Il regroupe des figures du champs audiovisuel français comme Romain Gavras ou encore Vincent Cassel. C’est d’ailleurs sous l’impulsion de Ladj Ly qu’une école de cinéma a été créée en 2018 avec le nom de ce collectif à Montfermeil. Ladj Ly agit sans pointer du doigt et son message a été entendu. En effet le 17 novembre dernier, le président de la République, Emmanuel Macron, après avoir vu le film Les Misérables a déclaré être « bouleversé par sa justesse » et vouloir se dépêcher de trouver des idées et agir pour améliorer les conditions de vie dans les quartiers, selon le JDD. Pour le réalisateur cette écoute politique est un peu tardive. Il explique à ce sujet : « nous, ça fait vingt ans qu’on est gilets jaunes ».

De l’œuvre de Victor Hugo, le film épouse l’ampleur et le souffle épique, sans pâlir le moins du monde de la comparaison. La référence à l’ouvrage éponyme s’impose brusquement au spectateur à la fin du film. Il faut donc le voir pour comprendre pleinement le message porté par Ladj Ly.

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