Troisième victoire en Coupe du monde pour l’Afrique du Sud : une résonance historique particulière

Ce samedi 2 novembre 2019, l’Afrique du Sud a remporté la troisième Coupe du monde de son histoire, après 1995 et 2007, faisant d’elle la nation la plus titrée avec la Nouvelle-Zélande. Plus qu’une victoire sportive, une avancée dans la lutte raciale : l’image marquante cette année étant celle du premier capitaine noir de l’histoire du pays soulevant le trophée avec le maillot vert et or. 

Siya Kolisi portant la Coupe Ellis Web ©AFP

Le rugby Sud-Africain à ses origines

L’Afrique du Sud aujourd’hui pays d’impulsion majeur du rugby, doit ses origines à une immigration occidentale. Ce sport a en effet été importé par des soldats britanniques au XIXème siècle en premier lieu au Cap. Puis les Boers, descendants de colons néerlandais, allemands et français, décidèrent de créer des clubs de rugby dans certaines grandes villes telles que Johannesburg, le Cap et Pretoria. En 1889, la fédération de rugby à XV est créée et s’en suit alors une longue hégémonie de l’Afrique du Sud. Cette dernière demeure invaincue en test-match jusqu’en 1956 et seule la Nouvelle-Zélande arrive à mettre un terme à cette série de victoires. En compétition en 1906, ils remportent 25 matchs pour seulement deux défaites et un nul. C’est aussi durant cette compétition que l’Afrique du Sud se trouve un surnom: les Springboks, référence à la gazelle et ses grands sauts afin d’échapper à ses prédateurs. Depuis l’importation du rugby sur les terres Sud-Africaines, seuls les blancs pouvaient pratiquer ce sport. Cette discrimination se concrétise en 1948 par l’élection du parti national qui instaure directement l’Apartheid dans l’ensemble des domaines ; le rugby devient un outil d’exclusion majeur. Les noirs ne peuvent pas vivre dans les mêmes conditions que les blancs puisque les infrastructures sportives, les meilleurs terrains et les compétitions officielles leurs sont interdits. 

L’ambition ségrégative de l’Afrique du Sud affichée à l’international

L’Afrique du Sud imposait même aux équipes adverses, de ne pas sélectionner de noirs face à eux. En 1960, alors qu’un match Afrique du Sud doit avoir lieu, les All-Blacks ne sélectionnent donc aucun noir. La décision de respecter la demande sud-africaine et, ainsi d’écarter les maoris de Nouvelle-Zélande est très contestée. Des protestations ont même eu lieu côté néo-zélandais, réclamant à leur fédération de ne pas tomber dans la légitimation de la ségrégation raciale.

Le massacre de Sharpeville de 1960 : déclencheur d’une vague contestataire internationale 


À Sharpeville, un « township » noir, situé dans la zone industrielle de Vereeniging au Transvaal, la police tire sur des manifestants, sans sommation © Archives Jeune Afrique-REA

Le 21 Mars 1960 des centaines de personnes se rassemblent dans le calme devant un commissariat de Sharpeville afin de contester les « Lois pass » du régime apartheid, qui permettait un meilleur contrôle des noirs, selon le texte. La police tire alors dans la foule, faisant 69 morts et environ 180blessés, selon la fondation de Nelson Mandela. Ce massacre sera réprimandé à l’international notamment par l’ONU ou encore l’Australie qui initieront un mouvement de boycott de 1971 à 1991 en refusant de jouer des matchs face aux Springboks. Durant cette période historique, la coupe du monde est créée, mais du fait de leur politique, la fédération sud-africaine n’y est pas conviée.

Une avancée progressive vers une sélection mixte

Durant l’apartheid, le premier noir à endosser le maillot vert et or fut Errol Tobias en 1981. Cependant sa présence sur le terrain n’a pas eu la réaction escomptée puisque que les deux communautés étaient contre sa première sélection. Les uns estiment qu’ils n’avaient pas sa place, alors que d’autres l’accusent de cautionner la politique ségrégationniste du gouvernement. Le 30 juin 1991, l’Apartheid est aboli par le biais de l’annulation du « Population Registration Act », mais le chemin est encore bien long. Le rugby ne pourrait-il pas donner un coup de pouce au rassemblement de ce pays ? Le sport se professionnalise, des compétitions officielles émergent de plus en plus et l’Afrique du Sud remonte à son meilleur niveau. Un évènement sportif est alors sur le point de prendre un tournant historique.

La coupe de 1995, plus qu’une « simple » victoire sportive

En 1995, World Rugby confie l’organisation de la coupe du monde à l’Afrique du Sud. Une décision lourde de sens puisque ce moment deviendra un vrai tournant dans l’histoire et un moteur vers l’union d’un peuple. 

Mandela, homme fort de la lutte contre la ségrégation raciale, est élu président lors des premières élections démocratiques en 1994 et veut faire de cet évènement la compétition qui permettra de réconcilier le peuple. Il considère en effet le sport comme un pouvoir capable de guérir les blessures et se dépense alors beaucoup : rencontre le capitaine des Springboks pour lui faire prendre conscience de l’enjeu et la presque nécessité d’une victoire finale. Chacun est appelé à supporter cette équipe qui jusqu’ici était le symbole d’une politique ségrégationniste. Les Springboks se hissent jusqu’en finale. Le jour du match, Mandela se présente avec le maillot et la casquette des Springboks devant un stade qui scande son nom et l’acclame. Il donne ses derniers encouragements à son équipe qui s’imposera, au terme d’un beau match face à la Nouvelle Zélande, 15 à 12. Beaucoup de joueurs expliqueront plus tard que l’Afrique du Sud a avant tout gagné avec le cœur et que ce jour-là Nelson Mandela était le 16ème joueur.

Lors de la remise du Trophée, selon le protocole, le président de World Rugby Bernard Lapasset doit donner la coupe directement au capitaine de l’équipe victorieuse. Cependant, il en décide autrement et remet la coupe au président Nelson Mandela qui, lui-même, la donnera à son capitaine blanc : un grand symbole. Bernard Lapasset déclara 18 ans plus tard, dans un entretien accordé à France Télévision : « cette coupe n’est pas simplement une victoire sportive mais c’est aussi la victoire de Nelson Mandela dans sa façon extraordinaire de faire vivre un évènement autour des valeurs du sport, autour de la dimension sociale que représente le rugby et à ce moment-là d’unifier la population, de rétablir la paix sociale dans un pays». « Nous ne savions pas ce qui allait se passer. Quand Nelson Mandela a surgi de sous les tribunes avec un maillot des Springboks, la foule est devenue littéralement survoltée », confiait également à l’AFP Laurie Mains, coach des All Blacks en 2013, lors de la mort de Mandela.

Le capitaine des Springboks, Siya Kolisi, à Pretoria, le 7 novembre 2019. © Mike Hutchings REUTERS

Le premier capitaine noir à soulever le trophée pour l’Afrique du Sud

Ce samedi 2 novembre, à l’occasion de la troisième victoire de l’Afrique du Sud en coupe du monde, Siya Kolisi fut ainsi le premier capitaine noir des Springboks à soulever le trophée Webb Ellis. Une victoire bien plus que sportive, qui intervient dans un pays où des quotas ont été créés depuis 1999 afin d’encourager la mixité, reflet d’un sport qui porte toujours les stigmates de l’Apartheid. Cette image d’un noir soulevant ce trophée avec le maillot vert et or, est éminemment significative dans un pays où le rugby est un creuset historique et unique d’unité entre communautés. Le capitaine de 28 ans a ainsi déclaré : « Qu’ils viennent de ma communauté ou d’une autre, je veux représenter les gens » rappelant qu’il ne se veut pas être le représentant des noirs mais bien le représentant d’une nation entière, qui bien que marquée par ses cicatrices ségrégatives, avance vers l’égalité et l’unité notamment grâce aux valeurs transmises par le sport. 

Heures © ACDS | collegededroitsorbonne.com/mentions-legales
%d blogueurs aiment cette page :
search previous next tag category expand menu location phone mail time cart zoom edit close