L’immortalité artificielle – Les avatars numériques post-mortem

Esther Lokiec

En 2020, une mère coréenne vivait une expérience de réalité virtuelle immersive lors de laquelle elle retrouvait sa fille décédée à l’âge de 7 ans. Équipée d’un casque de réalité virtuelle et de gants à sensations, elle pouvait voir l’avatar de sa fille, converser avec elle et la prendre virtuellement dans ses bras. 

La technologie du deuil numérique, en plein essor aux États-Unis et en Asie, commence à gagner l’Europe. Michael Bommer, entrepreneur allemand atteint d’un cancer incurable, en est le précurseur. Avant sa mort en 2024, il a constitué un avatar IA de lui-même à partir de 150 récits de vie et de ses données personnelles, capable de simuler ses réponses après sa mort. C’est mon double, et je m’y retrouve.” a-t-il déclaré.

Ces avatars post-mortem peuvent se présenter sous différentes formes, allant de chatbots conversationnels à des clones numériques d’un proche décédé. Cette reconstruction repose sur des données collectées du vivant : trois minutes de vidéo suffisent à reproduire l’apparence, une dizaine de minutes audio à dupliquer la voix. 

La perception sociale des avatars post mortem reste ambigüe. Une enquête d’Elaine Bourdelois révèle que la majorité des individus refusent que leurs propres données soient utilisées à ces fins, mais saluent leur emploi pour commémorer leurs proches. Ce paradoxe illustre l’ambivalence de cette technologie, qui semble aller au-delà de la simple promesse d’un soutien à la mémoire et au deuil pour explorer de nouvelles voies, déjà mises en œuvre dans certaines religions ou certains mouvements tels que le transhumanisme.

I. Le phénomène et ses bénéfices : quand la technologie apprivoise la mort

Le besoin de maintenir un lien avec les morts est universel et traverse les époques. La photographie mortuaire du XIXe siècle en témoigne, réunissant déjà vivants et défunts dans un même cadre pour affirmer la continuité de leur présence. Chaque avancée technologique n’a fait que repousser ce seuil, jusqu’à l’IA générative qui le franchit aujourd’hui de manière inédite.

L’usage de l’IA pour mettre en scène des défunts n’est pas non plus une nouveauté : les filles de Robin Williams et Martin Luther King ont dû intervenir auprès d’OpenAI pour faire cesser de telles reproductions non consenties. Les avatars post mortem ne sont cependant pas présentés comme des imitations factices, mais comme une véritable continuation de la personne, capable de générer de nouveaux échanges et instants partagés avec elle.

            A. La fonction compassionnelle de l’avatar post-mortem

Les défenseurs du développement des avatars post-mortem mettent principalement en avant le soutien qu’ils apporteraient aux personnes endeuillées. L’écrivain américain John Michael Varese précise par exemple que le chatbot conversationnel de son père décédé lui a permis de poser des questions qui le hantaient depuis l’enfance[1]. Plus encore, ils permettraient de donner au défunt une forme de présence dans la vie de ses proches. Lors d’une conférence publique, Rohit Prasad, vice-président senior d’Amazon, a réalisé une démonstration en direct d’Alexa, l’assistant vocal d’Amazon, lisant Le Magicien d’Oz à un enfant avec la voix de sa grand-mère récemment décédée. En Chine, Sun Kai, jeune ingénieur, est l’un des pionniers de cette technologie qu’il a développée après la mort de sa mère pour apaiser sa culpabilité de ne pas lui avoir consacré assez de temps de son vivant. “J’espère que, bientôt, elle sera capable de communiquer non seulement avec moi, mais aussi avec mes enfants” a-t-il déclaré.

Au-delà de leur usage mémoriel, les avatars post mortem sont également mobilisés à des fins collectives ou institutionnelles. 

            B. La fonction utilitaire de l’avatar post-mortem 

Certains usages des avatars post mortem relèvent du militantisme. En Floride, des parents de victimes d’une fusillade scolaire ont eu recours à l’IA pour recréer les voix de leurs enfants disparus, leur faisant prononcer des mots sur leur propre mort afin de sensibiliser les politiques au contrôle des armes à feu. 

D’autres relèvent de la gestion d’entreprise, à l’instar de l’application canadienne “Augmented Eternity” qui ambitionne de créer l’avatar d’un dirigeant en fin de vie afin qu’il pèse toujours sur les décisions de l’entreprise après sa mort.

Certains avatars ont même été utilisés pour témoigner lors de procès, comme en atteste le cas de Christopher Pelkey en mai 2025. Une vidéo dans laquelle son avatar pardonne son meurtrier a été projetée au tribunal d’Arizona à la demande de sa sœur, qui a formulé ses propos en se fondant sur ce qu’elle considère représentatif de ses intentions.  

À la croisée du bénéfice mémoriel et de la fonction utilitaire se trouve également une pérennisation de la parole de témoins historiques. C’est l’enjeu qui a poussé l’Université de Munich à créer le double numérique d’Abba Naor, survivant de la Shoah âgé de 96 ans, afin de perpétuer son témoignage pour les générations futures. 

There is no ghost in the machine rappelait cependant le directeur d’entreprise Adrian McDermott. Cette promesse d’immortalité reste en effet difficile à tenir. L’identité humaine, multiple et évolutive, ne semble pouvoir être mécaniquement prévue par un traitement de données, lequel ne correspond qu’à l’état d’une personne à un instant précis et pourrait entraîner la production de propos infidèles altérant l’image du défunt. Même le cas de l’avatar de Christopher Pelkey, dont les propos ont été rédigés par sa propre sœur, interroge sur la justesse de ceux-ci. A cette absence de réalisme s’ajoutent une série de risques éthiques et juridiques questionnant fortement le bien-fondé d’une démocratisation de ces avatars. 

II. Les problématiques éthiques et juridiques : une promesse prométhéenne aux contours inquiétants

Si certaines questions, telles que l’autonomie des individus ou la protection de leurs données, sont récurrentes en matière d’IA, d’autres, propres aux avatars post-mortem, concernent les relations sociales et notre rapport à la mort et à la finitude. 

            A. Les dérives éthiques 

Parmi les nombreuses dérives éthiques envisageables, l’aspect commercial de ce projet est tout d’abord fortement discutable. Ces avatars sont en effet créés et vendus par des sociétés privées et ciblent des personnes endeuillées en situation de vulnérabilité.

Ensuite, l’impact psychologique des “deadbots” est à craindre. En exploitant les biais cognitifs des utilisateurs[2], ces derniers peuvent accentuer la dépendance des personnes endeuillées en prolongeant le déni et en favorisant ainsi le développement d’un deuil pathologique par une omniprésence de la mort[3]. Joshua Barbeau, par exemple, après huit ans de deuil, a commencé à dialoguer avec une IA recréant sa fiancée décédée. Cet attachement émotionnel est renforcé par la co-adaptation humain-machine qui favorise ici une anthropomorphisation[4] supérieure encore aux simples IA conversationnelles. Cette dépendance risque ainsi de faire vivre aux utilisateurs un effet de seconde mort de leurs proches par un retour violent à la réalité si l’avatar venait à disparaître en raison de  la fragilité des plateformes.

Par ailleurs, la démocratisation des avatars post-mortem risque d’accentuer les inégalités sociales après la mort, posant la question d’une « immortalité digne »[5]. La série Upload met par exemple en scène une réalité où la qualité de l’après-vie dépend des moyens financiers du défunt et de ses proches. En outre, ces avatars tendent à standardiser les défunts. En reposant sur des algorithmes, ils peuvent peiner à restituer la singularité des individus, par exemple leur accent, a fortiori lorsqu’ils ont recours à des profils types en cas de données insuffisantes. Cela contredit leur objectif même d’incarner une identité propre, définie comme ce qui permet de « reconnaître la personne » et de la « distinguer des autres »[6].

Enfin, l’immortalité numérique pose un enjeu écologique majeur. Le maintien et la mise à jour d’avatars posthumes consomment beaucoup de ressources, ce qui soulève la question de leur légitimité face aux besoins des générations futures. 

Ces défis éthiques se doublent d’une série de questions juridiques encore largement irrésolues.

            B. Les angles morts juridiques 

Outre le risque que les avatars post-mortem deviennent une mine à hyper trucages, notamment via des piratages, divers problèmes juridiques sont à craindre. 

Le premier est celui du consentement du défunt et de ses proches, comme l’illustre le cas de Drew Crescente, confronté à la création d’un avatar de sa fille assassinée sans son accord, ni celui de sa fille. En tout état de cause, le contrôle d’un consentement libre et éclairé dans le cas des avatars post-mortem demeurerait fragile : il pourrait constituer un leurre en raison du déséquilibre entre les plateformes et les individus vulnérables ciblés par cette technologie[7]. Une distinction pourrait cependant être faite avec des situations comme celle de Michael Bommer, où le défunt a co-construit son avatar de son vivant. Toutefois, même dans ce cas, le consentement reste problématique, en raison du risque de déformation des représentations et de la permanence des contenus en ligne.

Le second est celui de la protection de la vie privée et des données personnelles, alors que l’avatar se construit sur l’entièreté des traces numériques laissées par le défunt. Cette question est délicate à aborder, les droits subjectifs s’éteignant en principe à la mort de l’individu. 

Il en va de même pour les enjeux de responsabilité, à la fois au vu d’éventuels propos tenus par l’avatar et d’atteintes à celui-ci. 

Ces problématiques interrogent les limites d’un droit construit sur la discontinuité entre la vie et la mort, aujourd’hui confronté à une technologie qui brouille précisément cette frontière. 

III. Le droit face aux avatars post-mortem : un cadre à construire

Si certains vantent les bénéfices des avatars post-mortem, l’utilité d’une technologie ne suffit en tout état de cause pas à en fonder la légitimité. La nécessité de les encadrer juridiquement en définissant les obligations des plateformes commerciales à cet égard se fait pressante afin d’éviter que le deuil ne se mue en dépendance chronique et que la mort ne devienne le tombeau de notre dignité.

            A. Un arsenal existant mais inadapté

Le règlement européen sur l’IA prévoit que le respect des droits fondamentaux est assuré, notamment, par la conformité à des normes techniques harmonisées[8]. Elles pourraient par exemple se traduire par une obligation de transparence avec l’affichage d’une mention IA. Toutefois, des interrogations subsistent quant à la capacité de ces normes à répondre aux enjeux concrets de la création de avatar d’un  défunt. 

En droit français, seuls le respect du cadavre[9] et le respect du deuil des proches[10] encadrent la situation des morts, comme l’a illustré l’affaire des photographies de Mitterrand sur son lit de mort[11]. Cette logique entre en tension avec le principe même des avatars post-mortem, qui entendent prolonger l’existence du défunt. Le RGPD exclut explicitement les défunts de son champ d’application[12], et si la loi pour une République Numérique de 2016 permet à chacun d’organiser le sort de ses données post mortem par des directives[13], ce cadre reste lacunaire, inadapté aux avatars, et surtout très peu utilisé.

            B. Quelques pistes pour encadrer l’après

Trois grandes orientations semblent envisageables quant à la régulation des avatars post-mortem[14]

La première, très protectrice des libertés fondamentales individuelles, est celle de la prohibition de ces avatars. 

La deuxième, davantage libérale et individualiste, repose sur le consentement éclairé. Chaque personne pourrait définir de son vivant si elle souhaite faire l’objet d’un avatar posthume, avec quelles attributions et pour quelle durée. Cela rejoindrait par raisonnement a contrario les réflexions de la CNIL[15] sur l’éventuelle instauration d’un droit au refus d’être recréé juridiquement. 

La troisième, transitionnelle, consisterait en l’organisation d’une immortalité numérique temporaire. Elle s’inspirerait de l’exemple japonais par lequel des robots humanoïdes portant le masque de défunts sont conçus pour accompagner le deuil traditionnel de quarante-neuf jours, puis disparaissent. 

La première risque cependant de ne pas être respectée et d’entrainer un marché noir d’avatars non régulés. La deuxième conduirait l’Etat à s’en remettre au seul consentement individuel sans se prononcer sur une question qui engage des valeurs collectives fondamentales. La troisième option pourrait être conciliée avec la deuxième en se limitant à des usages définis du vivant du défunt et sans réponses probabilistes, à l’image du double numérique d’Abba Naor restreint à un ensemble fini de questions.

Par ailleurs, la croyance collective semble aujourd’hui se rapprocher d’une conception de l’existence étendue à un ensemble de données qui survivrait au corps biologique, s’apparentant à une « peau technique » ou « enveloppe numérique »[16]. Dès lors, le droit doit-il aller dans le sens de cette croyance et franchir le Rubicon en accordant une personnalité juridique aux avatars post-mortem? Le Parlement européen avait envisagé en 2017 une personnalité sans responsabilité pour les IA autonomes et sophistiquées[17], avant de rejeter cette proposition en 2020 en la définissant comme un simple ensemble de données, d’algorithmes et de puissance de calcul[18]. Une solution intermédiaire pourrait alors être de leur reconnaître un statut juridique sui generis, tel qu’une « personnalité résiduelle compassionnelle »[19]

Esther Lokiec


[1] Jon Michael Varese, ChatGPT Resurrected My Dead Father, My own private Frankenstein, The Atlantic, 2025

[2] Sur cette question : C. Zolynski, “Protection + agentivité : la nouvelle équation pour penser les relations entre consommateurs et Intelligences artificiellesEntertainement&Law 2019/6, pp. 331-341

[3]  F. Georges, “Éternités numériques paru dans la Revue Hermès éditée par les éditions du CNRS (2020)

[4]  L. Devillers, “Des interfaces traditionnelles hommes-machines aux machines empathiques. Vers une coadaptation humain-machine”, Enjeux numériques. Annales des mines, déc. 2020, n° 12, p. 78, spéc. p. 80

[5] E. Marceau, L. Kamseu Téné et J. Barrette-Moran, Considérations éthiques liées à limmortalité artificielle : quelques repères quand la technologie défie la mort, Éthique publique [En ligne], vol. 27, n° 1-2 | 2025

[6] G. Cornu, Association Henri Capitant  Vocabulaire juridique, PUF 2026 

[7] Sur cette question : M. Fabre-Magnan, L’institution de la liberté, PUF, 2023

[8] EU artificial intelligence Act, article 40, 2024
Sur cette question : J. Charpenet, Les droits fondamentaux à l’épreuve de la normalisation de l’intelligence artificielle D. IP/IT 2025. 591

[9] Article 16-1 du code civil

[10] Article 9 du Code civil (droit à la vie privée) et articles 226-1, 226-2 et 226-6 du Code pénal (atteinte à l’intimité de la vie privée)

[11] Cass. Crim. 20 octobre 1998, 97-84.621

[12] Considérant 27 du Règlement (UE) 2016/679 du 27 avril 2016

[13] Loi n° 2016-1321 du 7 octobre 2016 pour une République numérique, article 63

[14] J. Rochfeld, Quel statut juridique pour les avatars post-mortem? Franceinfo, 2023

[15] Le Cahier IP n°10 de la CNIL (2025) : Nos données après nous, De la mort à limmortalité numérique : usages et enjeux des données post mortem

[16]  Boullier D. (2019), “Rendre le numérique habitable: l’habitèle”, in Calbérac Y, Lazzarotti O., Levy J., Lussault M., Carte d’identités. L’espace au singulier, Paris, Hermann (Les colloques de Cerisy), pp. 151-174.

[17] Résolution 2015/2103(INL) du Parlement européen du 16 février 2017

[18] Livre blanc de la Commission européenne du 19 février 2020

[19]  J. Rochfeld, “Les avatars d’éternité (ou prolongations numériques des défunts). Vers de nouvelles personnes résiduelles compassionnelles ?”, in Mélanges en l’honneur de C. Labrusse-Riou, IRJS éditions, 2022, et « Les avatars post mortem : questions juridiques choisies », Dalloz IP/IT 2023. 211

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