Affaire Camarena : retour sur l’un des détonateurs de la « guerre des drogues »

Il y a 35 ans l’affaire Camarena jetait la lumière sur l’assassinat d’un agent de la Drug Enforcement Administration (DEA) qui avait démantelé un large réseau de trafic de stupéfiants.

En cette période de confinement, le Courrier du Collège revient, comme chaque semaine, sur des thèmes peu abordés par les médias traditionnels pour faire découvrir de nouveaux horizons à son lectorat. L’occasion donc pour revenir sur les faits avérés qui feront de cette affaire, l’un des déclencheurs de « la guerre des drogues ».

La création de cartels mexicains, retour aux origines d’un monopole.

Pour comprendre l’affaire Camarena, il faut remonter aux années 1980. À cette époque, Pablo Escobar domine le marché mondial de la cocaïne depuis la Colombie et représente le premier importateur de drogue aux États-Unis. Les autorités américaines viennent de fermer les principales routes qu’Escobar utilisait et il lui faut trouver d’autres solutions. Le célèbre narco-trafiquant colombien se tourne alors vers les routes mexicaines et Miguel Angel Felix Gallardo, chef du célèbre « cartel de Guadalajara ». À cette époque, Gallardo vient de réunir plusieurs familles de narco-trafiquants mexicaines afin de se faire une place de choix sur le marché.

Les dirigeants du cartel de Guadalajara. De gauche à droite, Ernesto Fonseca, Miguel Ángel Félix Gallardo et Rafael Caro Quintero

Cartel de Guadalajara et « Rancho Bufalo » : vers une dimension colossale

Ce cartel se fait alors une place importante dans le marché mondial et devient rapidement le plus important du Mexique. Les autorités mexicaines sont corrompues et une intervention semble indispensable aux américains afin de prendre le problème à la racine. Relayé par l’AFP l’ancien agent de la DEA, Mike Virgil en témoignait à l’époque : « la corruption au sein des gouvernements des États et des municipalités est endémique ». Face à cet attentisme des autorités, le cartel ne cesse de s’ agrandir et de se ramifier. De surcroît, Gallardo, du fait de sa relation privilégiée avec le gouverneur du Sinaloa, Léopoldo Sanchez Celis, possède la protection implicite mais concrète du gouvernement en place. À cette longue liste d’alliés s’ajoute même la « Direccíon Federal de Seguridad » (DFS), l’équivalent du service de renseignement, qui va même prêter certains de ses hommes à la protection journalière du « Rancho Bufalo » par la suite et aussi la police judiciaire fédérale du Mexique.

Avec cette protection importante et sous l’ordre de Gallardo et Rafael Caro Quintero, se forme alors le « Rancho Bufalo » qui est à l’origine une ferme située au nord du Mexique où Caro Quintero y cultivera plus de 600 hectares de marijuana qu’il irrigue grâce à un système de canalisation d’eau souterraine très ingénieux. Ces plantations représentent une véritable économie souterraine avec plus de 10 000 personnes y travaillant quotidiennement et un chiffre d’affaire annuel estimé à 8 milliards de dollars.

« Son assassinat venge peut-être la destruction par la DEA d’un champ de marijuana d’une valeur de plusieurs millions de dollars ».

Parmi les 10 000 employés travaillant dans les champs de marijuana, l’agent de la DEA, Enrique Camarena réussit à s’y infiltrer plusieurs fois pour y soutirer de nombreuses informations primordiales quant à l’envergure du site mais également à sa localisation, encore inconnue jusque-là. Ces informations seront plus tard confirmées par des photographies aériennes.

Une du New York Times, le 7 mars 1985

La DEA, agence fédérale américaine chargée de lutter contre le trafic et la distribution de drogues aux États-Unis, travaille en étroite collaboration avec le FBI mais est la seule à gérer la coordination des enquêtes à l’échelon international. Camarena rejoint cette agence en 1975 puis est affecté en 1981 au bureau de Guadalajara. Il est alors chargé avec son groupe d’intervention de rechercher Miguel Angel Felix Gallardo. Il décide alors d’infiltrer lui-même le réseau afin d’obtenir des informations qui conduiront à la destruction par l’armée mexicaine de la totalité du  « Rancho Bufalo » et la mise à feu de toutes les plantations.

Quelques mois après cette saisie extraordinaire qui oscillerait entre 4500 et 6000 tonnes de marijuana, le 5 mars 1985, le corps sans vie de « Kiki » Camarena est retrouvé dans un fossé avec de nombreuses marques de torture. Ses pommettes, sa mâchoire ou encore son nez ont été écrasé par les coups, ses côtes ont été brisées et son crâne a été percé. Plus tard, après autopsie du corps, des traces d’amphétamines et d’autres drogues seront retrouvées afin qu’il reste éveillé durant la torture. Le New York Times écrira à ce propos en 1988 : « son assassinat venge peut-être la destruction par la DEA d’un champ de marijuana d’une valeur de plusieurs millions de dollars ».

Une du Time Magazine, le 7 novembre 1985

L’interventionnisme des États-Unis pour un affaiblissement du narco-trafic mexicain

La disparition de l’agent Camarena marque le début de l’opération « Leyenda » en 1985 par la DEA afin de retrouver les coupables de ce crime. A l’issue de cette mission, plus de 22 suspects sont appréhendés dont de nombreux policiers et membres de la DFS, mais aussi Rafael Caro Quintero suspecté d’être le commanditaire de l’assassinat. Plus largement, cette affaire a eu pour conséquence de confirmer l’interventionnisme des États-Unis au Mexique.  S’en suit alors une tension politique de plus en plus pesante entre les deux pays, où le Mexique refusera notamment d’extrader Gallardo vers les États-Unis pour son procès. Le Mexique refuse en effet de laisser le gouvernement américain agir sur son propre territoire, d’autant plus que l’action américaine met en avant la corruption de l’État mexicain et de nombreuses personnes importantes dans le pays telles que le chef de la police et le ministre de la justice de l’État du Sinaloa.

Les États-Unis réussissent pourtant à affaiblir le cartel grâce à leurs nombreuses interventions. et Gallardo décide en 1989 de ramifier le cartel de Guadalajara en 4 cartels différents afin d’éviter un trop grand nombre d’arrestations. Malgré cette dispersion des narco-trafiquants, en 1989, les recherches des États-Unis au Mexique conduiront à l’arrestation de Miguel Angel Felix Gallardo.

…qui reste relatif face à l’émergence de la «guerre des drogues».

Depuis l’apparition du trafic de stupéfiants au Mexique, la violence a toujours été présente. Cependant, cette affaire constitue un des facteurs déclencheur de « la guerre des drogues », de l’expansion de la violence et du nombre de protagonistes.  Tout d’abord, malgré l’arrestation des commanditaires de l’assassinat de Camarena, les États-Unis vont rester impliqués dans cette lutte contre la drogue et veulent désormais faire tomber le reste des cartels qui font toujours passer de grandes quantités de stupéfiants aux États-Unis par les villes frontières, telles que Tijuana ou El Paso.

De plus, les tensions s’enveniment également de l’intérieur. En effet, de nombreux cartels s’opposent désormais notamment dans des guerres de territoire, du fait de leur morcellement. C’est le cas notamment des cartels de Tijuana et du Sinaloa qui se disputent une partie de la région du Sonora. Les gouvernements accumulent du retard et ce n’est que depuis 2006, grâce à des discussions plus apaisées entre les États-Unis et le Mexique, que ce dernier décide enfin de rentrer officiellement en guerre contre les cartels au côté des américains, c’est le début de « la guerre des cartels ».

Afin d’intimider et faire lâcher le gouvernement, les cartels ont choisi de riposter par de nombreux attentats directement contre la population mexicaine. Cette escalade de violence se poursuit toujours aujourd’hui. 2019 est même devenu l’année la plus sanglante depuis l’année où l’on a commencé à les comptabiliser. Le Mexique a recensé environ 34 582 homicides en 2019 soit près de 95 homicides par jour ou quatre par heure. Afin de se rendre compte de ce que ces chiffres représentent, il convient de rappeler que la même année en Syrie, territoire officiellement en guerre, il y a eu 11 215 personnes décédées selon l’observatoire syrien des droits de l’Homme, preuve que le Mexique est bien loin d’une fin apaisée sur son territoire national.

En collaboration avec Corentin Geigenholz, étudiant en 3e année de licence d’Histoire-Géographie à l’université Gustave Eiffel.

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