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Au temps des bouleversements numériques, retransmission « en direct » des enjeux stratégiques d’un grand groupe audiovisuel français

crédit : William Beaucardet / M6

Crédit photo : William Beaucardet / M6

David Larramendy est un dirigeant français de premier plan du secteur de l’audiovisuel. Diplômé de Supélec en 1998 et du MBA de Wharton, il rejoint le groupe M6 en 2008 après avoir entamé sa carrière professionnelle chez Ernst & Young puis à Goldman Sachs. Son ascension progressive au sein du groupe lui permet le 23 avril 2024 d’être nommé président du directoire et de succéder ainsi à Nicolas de Tavernost, incarnant une nouvelle génération de dirigeants. Il sera également nommé, en juin 2025, président de l’Association des Chaînes Privées (ACP).

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Chaque jour, près de 50 millions de Français allument leur poste de télévision, soit environ 72% de la population. La radio, quant à elle, rassemble quotidiennement 68% des Français. En l’espace d’un mois, elle est lancée au moins une fois dans la totalité des foyers français. Ces données démontrent l’enracinement des médias français auprès du public, au plus grand étonnement des collégiens. En effet, alors que M. Larramendy nous interpelle pour une estimation à main levée, la majorité des étudiants suppose que l’auditoire quotidien de la télévision et de la radio ne rassemble qu’environ 20 à 40% des français. Le pessimisme de notre génération quant à son usage actuel ne traduit pas le dynamisme jusqu’à présent ininterrompu de l’audiovisuel français.

Ce décalage entre la perception du jeune public et la réalité statistique sert de point d’entrée à l’intervention de M. Larramendy, qui s’appuie précisément sur son expérience de dirigeant à la tête de l’un des principaux groupes audiovisuels français pour déconstruire ces représentations.

Notre conférencier nous brosse alors une présentation interactive de l’ensemble du paysage dans lequel le groupe médiatique qu’il dirige évolue, des enjeux quotidiens auxquels il fait face, et ceux qu’il se prépare à affronter.  

Depuis sa naissance en 1987, le Groupe M6 a opéré au sein d’un écosystème que M. Larramendy qualifie de « simple », peuplé de concurrents bien connus, d’enjeux de programmes et d’audience constants. Toutefois, ces quinze dernières années ont été le théâtre d’une véritable explosion du marché, nourrie par le changement des usages. Notre utilisation coutumière des médias a effectivement basculé. D’une consommation de rendez-vous, nous sommes passés à un usage à la demande, bien plus souple et libéré, accessible à tout instant et sur l’appareil que l’on souhaite. 

Cette mutation des usages constitue, selon lui, l’un des défis centraux auxquels son groupe est confronté quotidiennement.

L’équilibre du marché a de surcroît été perturbé par l’entrée en jeu de nouveaux acteurs d’une toute autre envergure tels que Netflix, Tik Tok, etc. Outre leurs moyens colossaux, ces derniers profitent encore de la faible régulation à laquelle ils sont soumis ou du moins à laquelle ils s’exécutent. Au-delà de diffuser des séries, ces géants s’attaquent maintenant à du contenu qui était traditionnellement diffusé sur des chaînes françaises, comme en témoigne par exemple la diffusion du tournoi Roland Garros par Amazon Prime Vidéo. Au lancement de ces acteurs, la publicité était absente chez la plupart d’entre eux, rappelle M. Larramendy. Désormais, sa diffusion leur permet de capter des clients annonceurs au détriment des diffuseurs français établis.

Le président d’M6 insiste sur le fossé qui sépare les chaînes françaises des médias américains. A ce jour, la plateforme de streaming « M6 + » emploie 400 développeurs en charge du code, ce qui représente plusieurs dizaines de millions d’euros par an dépensés, soit une goutte d’eau en comparaison avec les plateformes américaines. Ainsi, notre conférencier se dresse, à l’échelle française, en véritable David face au Goliath que représentent ces plateformes.

Par ailleurs, si les médias semblent avoir évolué, ce n’est pas forcément le cas de la législation. Le carcan réglementaire entravant les chaînes de télévision françaises subsiste depuis les années 1990, d’un temps où les téléspectateurs disposaient d’un choix entre cinq chaînes de télévision, alimentées par des petits producteurs. Mais rappelons-le encore, le monde des médias a complètement muté. Les maisons de productions se sont rachetées les unes et les autres, les concurrents extraterritoriaux ont afflué… Mais la réglementation demeure absurdement lourde pour les chaînes françaises. 

M. Larramendy évoque alors la célèbre affaire de fusion avortée avec un autre géant du marché français de la télévision, le Groupe TF1. En effet, l’Autorité de la concurrence a refusé fin 2022 le rapprochement des deux chaînes, à un moment où RTL Group, principal actionnaire d’M6 cherchait à céder ses parts. Elle a motivé son refus en invoquant la concentration excessive des revenus publicitaires télé qui en aurait résulté, nocive selon elle, pour les autres acteurs du marché. Pourtant, l’union de ces groupes aurait favorisé la force des médias français face à leurs “homologues” géants internationaux. Les véritables combats que les chaînes de télévision françaises ont à mener se déroulent aujourd’hui face à des concurrents considérablement plus puissants et non entre elles.

Notre intervenant se penche ensuite sur les aspirations et stratégies quotidiennes d’M6. En nous livrant ce qu’il considère être la mission d’M6 « informer et divertir », il reprend presque la formule placere et docere, « plaire et instruire » d’Horace (Ars Poetica, Ier siècle av. J.-C.,s). Le groupe n’a pas seulement vocation à proposer du contenu de divertissement auprès du grand public, mais reste messager de l’information. Il emploie ainsi trois cents journalistes et une centaine de personnes sur le journal télévisé chaque jour. De même pour la radio. 

En outre, M6 est fier de se présenter comme un média qui parle à tous les français, qu’on ne range pas dans un camp politique en particulier. Son Président affirme que le groupe poursuit une véritable éthique journalistique, sans fake-news, sans “bobards”. Il reste attaché à une liberté d’expression assumée. Alors que la France s’apprête à entrer dans des phases d’élections, notre orateur explique que son objectif est avant tout de “donner à comprendre pour laisser les gens décider”. Selon plusieurs sondages auprès de l’auditoire de la radio RTL, celle-ci incarnerait la représentation parfaite du paysage politique français. Cette neutralité peut sembler incongrue face à d’autres acteurs du monde médiatique à qui l’on prête régulièrement des opinions politiques spécifiques. Notre orateur affirme néanmoins avec aplomb qu’il n’est désormais plus possible de diffuser durablement une chaîne d’opinion : l’autorisation pour une fréquence de diffusion, rappelle-t-il, relève de l’autorité de l’État. Et ce dernier n’autorise pas les chaines de télévision promouvant majoritairement une seule opinion.

Par ailleurs, il rappelle que si nous ne saurions concevoir une société privée de presse, la presse, elle, ne saurait survivre sans ressources. Aucun journal ne subsisterait aujourd’hui sans l’appui de grandes fortunes. En témoigne la récente recapitalisation du Parisien par Bernard Arnault, journal qui enregistre à ce jour près de trente millions d’euros de pertes annuelles.

Notre conférencier explicite ensuite brièvement le modèle économique du groupe, dont les recettes proviennent quasi exclusivement des coupures publicitaires. Une grande partie de ces sommes est réinvestie dans le contenu via l’achat de programmes, qui généreront à terme de l’audience. M6 sera par exemple le diffuseur exclusif de la coupe du monde 2026 ! 

M. Larramendy insiste sur l’écoute permanente par ses équipes des téléspectateurs français pour comprendre leurs attentes afin de pouvoir les divertir. Il s’agit d’un exercice subtil pour la chaîne, non exempt d’erreurs. Selon lui, le poste de directeur des programmes d’une chaîne de télévision serait parmi les fonctions les plus difficiles, par la volatilité des audiences et la difficulté de prévoir ce qui captivera leur intérêt.

A cet égard, notre orateur a tenu à justifier la récente embauche de l’animateur controversé Cyril Hanouna par la chaîne W9, à la suite du refus de renouvellement de la chaîne C8 par l’ARCOM*, chaîne sur laquelle était diffusée son ancienne émission. Condamnant fermement les débordements passés du présentateur, il rappelle tout de même que 1% seulement des émissions de TPMP ont donné lieu à une véritable polémique. Par ailleurs, si l’animateur n’avait pas été embauché chez M6, il l’aurait été nécessairement par une chaîne concurrente. M. Larramendy nous a confié que cette décision de recrutement avait été complexe, illustrant le type de responsabilité qui accompagne aujourd’hui ses fonctions de président du directoire.

L’intervention de M. Larramendy a traduit une image dynamique d’un groupe de premier plan et mis en exergue l’ampleur des différents enjeux auxquels fait face aujourd’hui le monde de l’information et du divertissement. Ainsi, ce groupe doit finalement veiller sans cesse à se réinventer pour ne pas sombrer face à des concurrents puissants et pour poursuivre la mission essentielle d’information dans notre démocratie. 

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* L’État est propriétaire du domaine public hertzien. Dans ce cadre, l’ARCOM, en tant qu’agence gouvernementale, est chargée de délivrer à des groupes privés des autorisations d’exploitation des canaux de diffusion, disponibles seulement pour une durée limitée, susceptibles de renouvellement. 

Auteurs : Marguerite de Fontaines – Gaspard Kabis de Saint-Chamas, Petros Chakar

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