Il y a 100 ans, la déflagration du parti Nazi

«La Guerre est le père de toute chose», attribue-t-on allègrement à Héraclite et ce dernier ne semble point commettre bévue lorsque l’on constate que la Der des der, fut la Première de tout un combat. Celui qu’Adolf Hitler, nommera son combat. Dans les vicissitudes de son existence et celles du parti nazi, une date méconnue doit être explicitée, celle du 24 février 1920, il y a 100 ans, lorsqu’il dévoile pour la première fois des bribes de son dessein.

« L’Histoire n’est pas la mémoire, l’Histoire tient compte de la mémoire, elle ne s’y réduit pas », affirme L’appel des 19 lancé le 13 décembre 2005 par un collectif d’historiens, en plein contexte de discordances sur les lois mémorielles et la politisation du passé. Simone Veil n’éprouve aucune affection notoire envers l’expression « devoir de mémoire » en ce domaine, dit-elle, la « notion d’obligation n’a pas sa place. Autre chose est le devoir d’enseigner, de transmettre. Là, oui, il y a un devoir ». Rappeler les manœuvres politiques derrière les atrocités du passé est donc une mission qui ne saurait être oubliée par les médias et cent ans après un discours déterminant pour l’histoire, le Courrier du Collège a estimé que ce récit, qui ne se veut en absolument aucun cas commémoration, y avait aujourd’hui plus que jamais sa place, afin que rien ne tombe dans l’oubli.

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Simone Veil ministre de la santé (1974)• Crédits : AFP

Le jeune Hitler, complexe bohémien en lutte avec la vie viennoise, la Guerre et l’infamie de Versailles

La vie d’Adolf Hitler commence par une suite d’échecs de toutes natures. Il perd sa mère le 21 décembre 1907 et échoue au concours d’entrée de l’Académie des Beaux-Arts de Vienne. L’acrimonie est grande face à celle qui louait sa prétendue virtuosité. Bis repetita placent, il échoue derechef à l’automne 1908. Pécuniairement nécessiteux, il dessine des aquarelles en vue des les vendre, précairement. Reconnu belliciste par la postérité, il déserte pourtant à l’appel militaire le 25 mai 1913 et part pour Munich, en Bavière, terre plus allemande à son goût contre le cosmopolitisme viennois. Il s’engage le 16 août 1914 et durant la guerre, passe pour un brave soldat décoré de la Croix de Fer de première classe. Le conflit, pour lui n’est point terminé le 11 novembre 1918, ni le 28 juin 1919. Versailles, Weimar, Genève deviennent le triptyque diabolique accaparé par la droite nationaliste et revancharde incarnant ce qui est undeutsch, anti-allemand. Par là-même, le Adolf frivole devient, par l’uniforme, le Hitler opiniâtre au narcissisme exacerbé, qui trouve un berceau dans le racisme socialo-darwinien et une arène envoûtante dans la lutte pour le pouvoir politique.

Hilter et ses camarades de régiment en 1914. Crédit : Wikicommons

L’ascension au sein du parti et l’amorçage d’une bombe politique

Hitler, attentiste aux lendemains de la guerre, alors sous-officier de renseignements politiques, est chargé de ficher les groupuscules munichois qui se forment. Il est invité par son supérieur à se rendre à une réunion du Deutsche Arbeiterpartei, le « parti des travailleurs allemands ». Fondé par Anton Drexler, Karl Harrer, Dietrich Eckart et Gottfried Feder (qui devint l’économiste du parti sous le IIIème Reich) le 5 janvier 1919, ce mouvement est l’archétype du prolixe mélange politique submergeant la République de Weimar. Hitler s’y rend pour la première fois le 12 septembre 1919. Remarqué par sa verve lors d’une altercation, Drexler le somme de rejoindre le parti, et lui laisse une brochure, un programme. Le sous-officier est dubitatif. Dans son ouvrage, il écrivit ceci : « Je n’avais nullement l’intention de me joindre à un parti existant, mais je voulais en fonder un dont je fusse le chef ». Cet extrait permet ainsi de comprendre pourquoi il fit tout pour devenir le coryphée du parti. Après maints atermoiements, il décide de rejoindre l’organisation, «ce fut la résolution décisive de ma vie» écrivit-il. Il s’est toujours prétendu septième membre, en réalité il fut le 55ème adhérant, avec une carte indiquant le numéro «555», les fondateurs du parti ayant hypertrophié leurs effectifs en faisant commencer les cartes à «500».

Des membres du parti national socialiste allemand en 1922. Crédit : Wikicommons

Au sein du parti, Hitler était d’abord totipotent, et son rôle expansif le rendit omnipotent. Toujours dans Mein Kampf, il écrit : « Aujourd’hui, où le bulletin de vote de la masse décide, c’est le groupe le plus nombreux qui a le plus de poids : et c’est le tas des simples et des crédules». La ligne idéologique du parti part d’une symbiose entre divers courants dont l’inspiration provient de groupes occultes basés sur des théories raciales plaçant l’aryen au pinacle de la hiérarchie ainsi érigée. Le dessein bismarckien d’unifier le peuple germanique au sein d’un grand Empire irrigue ainsi la pensée d’un parti horripilé par l’internationalisme et le « mélange des races ». Hitler reprend le concept de Völkisch, un mouvement ethnonationaliste animé par des organisations financées par une bourgeoisie perméable aux discours germanophiles. L’homme pressé du parti, demande au comité l’organisation d’une grande rencontre électorale, ce qui lui est accordé. La réunion est fixée au 24 février 1920. Pour la communication par tracts et affiches, Hitler préconise le rouge, selon lui une couleur qui « stimule » et qui devait inéluctablement « indigner » ses adversaires politiques, situés aux antipodes de son idéologie. Néanmoins, il avait peur, « la salle sera-t-elle pleine, ou faudra-t-il parler devant les bancs vides ? » s’interrogeait-il.

La détonation, le soir du 24 février 1920, premier dévoilement du programme

La séance était prévue pour 19h30, et, arrivant dans la salle des fêtes de la brasserie, sur le Platzl munichois, il écrit : « je crus que mon cœur allait éclater de joie ». Il mentionne près de 2000 personnes, nombre à relativiser. Second orateur, il dut s’accommoder de bon nombre d’interruptions et de remous dans la salle, mais le service d’ordre assurait le bon déroulement de la soirée. Quatre heures durant, Hitler fait la lecture point par point du programme qui en contenait vingt-cinq. Vingt-cinq points protéiformes qui transcendent les problématiques publiques. Le premier vise l’abrogation du traité de Versailles, et consacre le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Rien n’est précisé quant à une extermination massive, ni sur son existence, ni sur les modalités d’exécution.

En revanche, il est allègrement prescrit d’expulser les étrangers, a fortiori les juifs qui devraient être ostracisés, déchus de leur citoyenneté. L’esprit national irrigue le programme, et il est précisé que « dès l’âge de la raison », les enfants devront se le voir inculqué. De plus, le programme soutient que l’État doit gérer les frais de l’instruction supérieure des enfants « doués de parents pauvres ». Ce programme est un agrégat d’antinomies démagogiques, se servant des maux du temps et du lieu, il est donc éminemment séduisant. En guise d’épilogue, le programme soutient que les dirigeants peuvent sacrifier leur vie pour la réalisation concrète de ces points.

Un homme pressé qui embrasa l’Europe

Le club embryonnaire fondé par Drexler un an auparavant devient rapidement le terrain d’expérimentation d’Hitler, et prend le nom de NSDAP, («parti national-socialiste des travailleurs allemands») le 8 août 1920. Il devient déjà le «Führer», la figure incontestée d’un microcosme qui échoue lors du putsch de la brasserie Bürgerbraükeller des 8 et 9 novembre 1923, vaste et vaine entreprise menée par Heinrich Himmler, Rudolf Hess, Hermann Göring, le général Ludendorff et quelque 3000 personnes. Coup d’épée dans l’eau, qui se métamorphosa en cataclysme électoral dix ans plus tard, avec l’élection de Hitler à la Chancellerie, le 30 janvier 1933.

La mortifère vie qu’il insuffla à son camp façonna les camps de la mort, dont l’horreur est narrée par l’Histoire et nourrie par l’historiographie. Sans vraiment permettre de comprendre, revenir sur l’évolution personnelle d’Hitler permet de donner quelques clefs de compréhension à l’égard son pire tableau. Hitler songeait à sa postérité, et comme il l’écrivit, « la politique est la matière de l’Histoire future ». Adolescent désarmé, peintre méprisé, il se servit de sa plume pour esquisser sa liturgie, et de son pinceau pour laisser une matière indélébile au XXème siècle.

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